Luttes honnêtes : transformation structurelle, finances publiques et récurrence de la crise de la dette au Sénégal
Abstract
- Abstract
- fr Face à un monde plus multipolaire, les spécialistes de l’économie politique internationale affûtent leurs outils pour expliquer la longue durée des institutions postcoloniales, la subordination financière internationale et la quête d’autodétermination. Dans le cadre de ces débats, cet article développe le concept de « luttes honnêtes » au sein de l’histoire postcoloniale du Sénégal et se concentre sur trois d’entre elles. En premier lieu, les tentatives de faire évoluer l’économie sénégalaise en abandonnant les cultures de rente coloniales et l’influence française, de 1960 à 1980 ; ensuite, les efforts pour faire face à la crise de la dette des pays du Sud et à la dévaluation du franc CFA de 50 %, entre 1980 et 2004 ; enfin, la lutte visant à développer l’économie sénégalaise au sein d’un tout nouvel espace fiscal et de nouvelles formes de dette externe depuis le début de l’allégement international de la dette, de 2004 jusqu’à aujourd’hui. Je m’appuie sur des données financières, ainsi que sur des interviews réalisées à Dakar et à Paris, pour affirmer que ces luttes ont débouché sur une certaine transformation structurelle. Cependant, le danger de la crise de la dette n’a pas disparu et l’autodétermination économique demeure précaire. La dépendance continue aux capitaux étrangers a atteint des niveaux records ces dernières années. La subordination financière internationale est une condition structurelle de l’action gouvernementale des pays du Sud, qui ne cesse de menacer les progrès durement gagnés en matière d’autodétermination.
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55
University of Bayreuth
African Studies
WORKING PAPERS
Africa Multiple connects 8
Luttes honnêtes : transformation
structurelle, finances publiques et
récurrence de la crise de la dette au
Sénégal
Kai Koddenbrock, 2024
55
University of Bayreuth
African Studies
WORKING PAPERS
Luttes honnêtes : transformation
structurelle, finances publiques et
récurrence de la crise de la dette
au Sénégal
CC-BY 4.0
Kai Koddenbrock, 2024
ii
University of Bayreuth African Studies Working Papers (LV)
Institute of African Studies (IAS)
The University of Bayreuth African Studies Working Papers are published by the Institute of African
Studies (IAS) in Bayreuth, Germany.
The IAS promotes African Studies at the University of Bayreuth by supporting scholars from a
wide range of academic disciplines from almost all faculties. It facilitates cooperation between
researchers and institutions engaged in Africa-related projects, as well as teaching, both on
campus and around the world. The IAS consists of three central bodies: the Iwalewahaus, the
Africa Multiple Cluster of Excellence, and the Africa Research Center (Forschungszentrum Afrika),
which is currently under construction.
The Working Papers give scholars the space to present empirical studies, theoretical reflections,
and report preliminary findings, ongoing projects, and current research. The Working Papers
usually reflect works-in-progress and invite discussion and feedback.
Submitted papers are subject to internal review at the University of Bayreuth. Contributions may
be submitted to the editor-in-chief: Dr. Malick Faye (IAS@uni-bayreuth.de)
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2018 - ongoing
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Luttes honnêtes iii
Africa Multiple connects
As the Working Paper publication series of the Africa Multiple Cluster of Excellence, Africa
Multiple connects offers a forum for research conducted by researchers affiliated therewith. The
series features diverse papers such as guests’ lectures, workshop contributions, and conference
papers.
The Africa Multiple Cluster of Excellence was established in January 2019 through the Excellence
Strategy of the German Federal and State Governments. Building on the well-established
programme of African Studies at the University of Bayreuth, the Cluster pursues an innovative
agenda as expressed in its subtitle – Reconfiguring African Studies. It has almost hundred and sixty
members, from three continents, who represent a diverse range of academic disciplines and
cooperate with partner institutions in Africa, Europe, Asia, and the Americas. Our understanding
of the reconfiguration of African Studies focuses on stimulating new theoretical approaches and
the creation of new forms of interdisciplinary collaboration. In addition to the University of
Bayreuth, the Cluster is made up of four further African Cluster Centres (ACCs): the Universities
of Lagos (Nigeria), Joseph Ki-Zerbo (Burkina Faso), Moi (Kenya), and Rhodes (South Africa).
Our key concepts are multiplicity, relationality, and reflexivity. We employ them to capture the
dynamic interrelationship of diversity and entanglement that characterize African and African
diasporic ways of life and world-making. In the “Knowledge Lab”, we connect our theoretical,
epistemological, and methodological issues. Our “Digital Research Environment” integrates
analogue and digital data into a common, digital research platform. Through the Bayreuth
Academy of Advanced African Studies, the Cluster coordinates an international fellowship
programme for junior and senior researchers, including artists. Bayreuth International Graduate
School of African Studies (BIGSAS) offers research-oriented training for doctoral students.
In addition to Africa Multiple connects, there are two other subseries published within the
University of Bayreuth African Studies Working Papers. Academy reflects features research by
Fellows and Postdoc working-groups of the Bayreuth Academy of Advanced African Studies.
BIGSASworks!, is the platform for publishing research-related articles and edited collections by
Junior Fellows of BIGSAS.
The managing editor of the series Africa Multiple connects is Dr. Doris Löhr (Doris.Loehr@uni-
bayreuth.de).
Africa Multiple Cluster of Excellence
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Deputy Spokesperson: Prof. Dr. Ute Fendler
University of Bayreuth
Nürnberger Str. 38, ZAPF Haus 3
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https://www.africamultiple.uni-bayreuth.de
africamultiple-international@uni-bayreuth.de
iv
University of Bayreuth African Studies Working Papers (LV)
À propos de l’auteur :
Kai Koddenbrock est professeur en Économie Politique à Bard College Berlin et mène un groupe
de recherche à l'Université de Bayreuth sur la souveraineté économique en Afrique de l'Ouest
(www.politicsomoney.org). Bard College Berlin, Allemagne
Correspondance : Kai Koddenbrock, email : k.koddenbrock@berlin.bard.edu
Publié dans Review of International Political Economy
Luttes honnêtes v
Résumé :
Face à un monde plus multipolaire, les spécialistes de l’économie politique internationale affûtent
leurs outils pour expliquer la longue durée des institutions postcoloniales, la subordination
financière internationale et la quête d’autodétermination. Dans le cadre de ces débats, cet article
développe le concept de « luttes honnêtes » au sein de l’histoire postcoloniale du Sénégal et se
concentre sur trois d’entre elles. En premier lieu, les tentatives de faire évoluer l’économie
sénégalaise en abandonnant les cultures de rente coloniales et l’influence française, de 1960
à 1980 ; ensuite, les efforts pour faire face à la crise de la dette des pays du Sud et à la dévaluation
du franc CFA de 50 %, entre 1980 et 2004 ; enfin, la lutte visant à développer l’économie
sénégalaise au sein d’un tout nouvel espace fiscal et de nouvelles formes de dette externe depuis
le début de l’allégement international de la dette, de 2004 jusqu’à aujourd’hui. Je m’appuie sur des
données financières, ainsi que sur des interviews réalisées à Dakar et à Paris, pour affirmer que
ces luttes ont débouché sur une certaine transformation structurelle. Cependant, le danger de la
crise de la dette n’a pas disparu et l’autodétermination économique demeure précaire. La
dépendance continue aux capitaux étrangers a atteint des niveaux records ces dernières années.
La subordination financière internationale est une condition structurelle de l’action
gouvernementale des pays du Sud, qui ne cesse de menacer les progrès durement gagnés en
matière d’autodétermination.
Mots clés : Afrique de l'Ouest, Développement auto-centré, Finances Publiques, Legs coloniales,
souverainté économique
vi
University of Bayreuth African Studies Working Papers (LV)
Remerciements :
J’ai accumulé de nombreuses dettes au cours des années de recherche nécessaires pour cet article.
Pour la plus récente série d’interviews très productives, je remercie Bassirou Sarr, qui m’a
généreusement accordé son temps et ses contacts, mais aussi Adama Sow et Rüdiger Seesemann.
Je suis reconnaissant à Ndongo Sylla et Etienne Smith pour leur soutien à différents stades, ainsi
qu’aux lecteurs et lectrices critiques d’extraits de ce manuscrit : Nick Bernards, Carla Coburger,
Andrew Fisher, Joël Glasman, Sophia Hoffmann, Ingrid Kvangraven, Daniel Mertens, Steffen
Murau, Andreas Nölke, Stefan Ouma, Yannick Perticone, Boris Samuel, Servaas Storm, Ndongo
Sylla et Angela Wigger. Je remercie également Felix Birkner pour ses commentaires perspicaces,
ainsi que pour son aide à l’analyse et à la visualisation des données.
Cet article est le résultat d'une recherche menée au sein du Pôle d'excellence Multiple Afrique de
l'Université de Bayreuth, financé par la Deutsche Forschungsgemeinschaft (DFG, Fondation
allemande pour la recherche) dans le cadre de la stratégie d'excellence de l'Allemagne - EXC
2052/1 - 390713894.
Luttes honnêtes vii
Conflit d’intérêts :
L’auteur ne déclare aucun conflit d’intérêts.
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University of Bayreuth African Studies Working Papers (LV)
Table des matières
Institute of African Studies (IAS)
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Africa Multiple connects
iii
À propos de l’auteur
iv
Résumé
v
Remerciements
vi
Conflit d’intérêts
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Luttes honnêtes : transformation structurelle, finances publiques et
récurrence de la crise de la dette au Sénégal
1 Introduction
9
2 La littérature
13
3 Luttes honnêtes : la transformation structurelle et les finances publiques du Sénégal de
l’indépendance à aujourd’hui
15
4 Lutte honnête pour vaincre : mettre fin à la « tyrannie de l’arachide » et affranchir l’économie
du contrôle de la France, 1960-1980
20
5 Lutte honnête pour défendre : gérer la crise de la dette et la dévaluation du franc CFA, 1980-
2004
23
6 Lutte honnête pour consolider et développer le pays : capitaliser sur l’allègement de la dette et
les marchés mondiaux de capitaux de 2004 à aujourd’hui
27
7 Conclusion
31
8 Références
33
9 Liste d’interviews
41
10 Dernières Publications en Afrique Multiple connects Working Paper Series
42
Luttes honnêtes : transformation
structurelle, finances publiques et
récurrence de la crise de la dette
au Sénégal
Kai Koddenbrock
1 Introduction
Aujourd’hui, si la plupart des gouvernements africains ne sont pas en défaut de dette, ils se
rappellent très bien de la crise de la dette des pays du Sud dans les années 1980. Les défis en
matière de refinancement sont de plus en plus nombreux. Les gouvernements espèrent avoir
diversifié leur dépendance financière et avoir réalisé une transformation économique structurelle
suffisante pour empêcher la prochaine crise de la dette gouvernementale. Si une crise de la dette
venait à se produire, son origine immédiate résiderait dans l’interaction entre des finances
publiques précaires et une dépendance de longue date aux exportations volatiles de denrées
brutes, une structure héritée du régime colonial.
Le Sénégal ne fait pas exception à cela. Le rapport entre sa dette et son produit intérieur brut (PIB)
a atteint des niveaux historiquement élevés, et le pays traverse un cycle électoral contesté. Celui-
ci s’est terminé en mars 2024 avec l’élection du président de gauche Bassirou Diomaye Faye, juste
une semaine après sa libération de la détention arbitraire à laquelle l’avait assigné le président
sortant Macky Sall. Jusqu’à maintenant, le Sénégal a été un allié loyal de la France et de ce qu’on
appelle l’Occident, et se targue de posséder l’une des plus solides économies d’Afrique de l’Ouest.
Mais, contrairement à la plupart des pays africains (Blas 2023), le Sénégal peut toujours acheter
une nouvelle dette sur les marchés mondiaux de capitaux et sur le marché d’obligations régional,
ainsi que bénéficier de crédits et d’aides du Fonds monétaire international (FMI), de la Banque
mondiale et de donateurs bilatéraux. En outre, le Qatar, la Turquie et la Chine investissent dans ce
pays, tandis que l’Allemagne, entre autres pays, a exprimé un intérêt pour ses gisements pétroliers
et gaziers, qui seront bientôt exploités.
10
University of Bayreuth African Studies Working Papers (LV)
Suite à la pandémie de Covid-19, à l’inflation galopante dans le monde entier et à certaines
pénuries résultant de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie, les universitaires se
sont joints aux activistes pour prédire la « nouvelle crise de la dette africaine » (Gort et Brooks
2023). Ils en appellent à la « brigade de secours des pays du Sud »(Songwe 2023). Par ailleurs, les
spécialistes sont lucides : cette nouvelle crise de la dette ne sera pas « un fac-similé de celle des
années 1980 » (Gort et Brooks 2023: 2), en raison du nouveau rôle des euro-obligations en tant
qu’instruments de la dette libellée dans une devise étrangère, ainsi que du terrain géopolitique
mouvant, où la Chine est un nouveau créancier majeur (Sylla 2023), qui peut servir à divertir la
pression manifeste exercée par les créanciers occidentaux ou le FMI.
Dans le contexte de ces déclarations alarmantes, cet article adopte une position agnostique quant
à la certitude de cette nouvelle crise de la dette. Il s’appuie sur la récurrence éternelle de la crise
de la dette capitaliste dans de nombreuses régions des pays du Sud pour se focaliser sur les
« luttes honnêtes » que les gouvernements sénégalais successifs ont menées en vue de réduire
leur exposition à cette menace. En se concentrant sur l’action gouvernementale et la
subordination financière internationale (Alami et al. 2023), cet article prend du recul afin
d’obtenir une vue d’ensemble analytique plus large ; il cherche à déterminer ce que les
gouvernements postindépendance successifs ont fait en vue de protéger le Sénégal, en diversifiant
les sources de finances publiques et en entreprenant une transformation économique structurelle.
En s’attachant ainsi aux « luttes honnêtes », il cherche à compléter la littérature portant sur la
subordination financière internationale, jusqu’ici dominée par l’économie (du développement)
hétérodoxe, en adoptant un angle plus sensible aux projets politiques et aux politiques menées.
En examinant les luttes dans le contexte de la subordination, l’article prend part au débat sur la
libération nationale, le « faire monde » et l’autodétermination économique et populaire (Salem
2020 ; Getachew 2019 ; Ajl 2023 ; Sylla 2022 ; Gadha et al. 2022 ; Amin 1972 ; Cabral 1970). Il
participe également à l’appel plus spécifique à l’EPI à un « différent compte systémique »
(Bhambra 2021) et contribue à replacer le continent africain au centre (Fikir 2023). Son intention
sous-jacente est d’exhumer les tentatives honnêtes et partiellement réussies des gouvernements
du Sud de gérer les structures coloniales nationales et les contraintes structurelles du marché
mondial capitaliste.
Le choix du Sénégal se fonde sur son important rôle en tant que l’une des principales économies
de l’ancienne Afrique coloniale française, aux côtés de la Côte d’Ivoire et du Cameroun. Entre 2020
et 2023, cette région a davantage attiré l’attention qu’à l’ordinaire à la suite des coups d’État au
Mali, au Burkina Faso, en Guinée et au Niger. Ces pays sont aux prises avec la « Françafrique », un
arrangement institutionnel maintenant concurrencé par la Turquie, la Chine, la Russie et les États-
Unis. La Françafrique a permis à la France, en tant qu’ancienne puissance coloniale, de continuer
à activement intervenir pour maintenir en partie sa grandeur diplomatique et pour soutenir
certaines de ses principales entreprises réalisant de beaux profits sur le continent africain (Borrel
et. al 2021 ; Pigeaud et Sylla 2021 et 2024 ; Harding 2024).
Cet article écarte quelques-unes des plus flagrantes manifestations de la Françafrique, telles que
les bases et interventions militaires, ainsi que la succession de coups d’État (Pigeaud et Sylla
2024), pour se concentrer sur ce que les gouvernements sénégalais ont essayé d’accomplir afin de
Luttes honnêtes 11
réaliser une transformation structurelle et de rendre les finances publiques plus durables. Cet
article porte sur les « luttes honnêtes » menées au Sénégal, une économie politique postcoloniale
rarement étudiée par l’EPI.1 Le Sénégal pourrait incarner l’une des nombreuses économies
politiques africaines de taille moyenne que comptent les 54, ou 56, États-nations du continent
africain, ainsi que chacun des 14 pays membres des zones franc CFA en Afrique centrale et de
l’Ouest.2
Cet article examinera trois « luttes honnêtes », visant à « vaincre », à « défendre » et à
« développer ». En premier lieu, les tentatives vacillantes du gouvernement postindépendance de
Léopold Senghor, qui voulaient surmonter la dépendance aux exportations coloniales d’arachide
et la domination des entreprises françaises au sein de l’économie. Menée sous la houlette d’Abdou
Diouf, la deuxième lutte était existentielle, visant à se protéger de, et à composer avec l’austérité
imposée par le FMI depuis 1980 et la dévaluation du franc CFA de 50 % en 1994. Grâce à un
allégement massif de la dette, à une structure économique maintenant plus diversifiée et à des
recettes fiscales en légère amélioration, la troisième lutte, amorcée en 2004 par Abdoulaye Wade
et continuée par Macky Sall, visait à consolider et à développer le Sénégal pour en faire un pays à
revenu intermédiaire.
J’affirme que les luttes honnêtes menées par les gouvernements sénégalais successifs ont, d’une
part, réussi à accomplir une transformation économique structurelle, puisqu’une diversification
des exportations a bien eu lieu. Par ailleurs, une augmentation de la quantité relative de finances
publiques disponibles a été enregistrée. D’autre part, en dépit de l’augmentation des recettes
fiscales et de la capacité à gérer des budgets gouvernementaux plus importants, les dangers
structurels et l’exposition à la crise de la dette n’ont pas été résolus. Il n’a pas été mis fin à la
structure de dépendance aux capitaux étrangers, qui expose à la hiérarchie monétaire mondiale.
Le fait que cette lutte continue à être menée à l’aide de la dette étrangère et de partenariats public-
privé étayant les investissements dans l’infrastructure et l’activité minière (Dieng 2019) constitue
la principale raison structurelle expliquant pourquoi le danger d’une crise de la dette menace
toujours le gouvernement sénégalais, en dépit des progrès effectués.
Avec le concept de « luttes honnêtes », je veux proposer un terme encapsulant les tentatives des
gouvernements de réaliser une transformation structurelle en dépit des dépendances au marché
mondial capitaliste et de la structure de la subordination financière internationale. J’identifie
l’honnêteté de ces luttes au moyen d’un mélange entre l’intention exprimée dans les politiques et
leurs résultats politico-économiques. Lorsqu’un gouvernement a exprimé un objectif de
diversification, qui est ensuite réalisé, il s’agit là d’une lutte honnête. Pour mener une lutte
honnête, il faut, en raison de la structure de la subordination financière internationale, gérer à la
fois les pressions et les contraintes des marchés national et mondial au sein des hiérarchies
monétaires, les afflux volatiles en capitaux étrangers et les conditionnalités du crédit du FMI. Une
lecture attentive de la littérature existante, les données chronologiques depuis 1960 et des
interviews de fonctionnaires, banquiers et activistes suggèrent, qu’au contraire des textes sur le
« big man », le néopatrimonialisme et la « politique du ventre » (Bayart 2009) qui dominent
l’économie politique en Europe et aux États-Unis, les gouvernements sénégalais successifs ont,
somme toute, bien transformé l’économie politique sénégalaise, en concert avec le peuple.
12
University of Bayreuth African Studies Working Papers (LV)
Toutefois, le concept de « luttes honnêtes » ne prétend pas nier le copinage et la corruption
existant au sein des classes dirigeantes, comme le soulignent les actes de violence récemment
ordonnés par le président sénégalais sortant Macky Sall, de plus en plus autoritaire (Bamba
Diagne 2017 ; Dièye 2017). Cependant, ce concept suggère que cette corruption bien réelle n’est
qu’une facette de l’histoire postcoloniale, et qu’en adoptant une perspective à plus long terme et
plus informée par l’économie politique, il est possible de voir que les structures d’exportation et
les finances publiques se sont diversifiées, au moins en partie. Les « luttes honnêtes » sont un
concept de nuance au sein du débat sur l’action gouvernementale africaine.
D’un point de vue méthodologique, l’analyse des luttes honnêtes se déroule chronologiquement.
En gardant la longue durée à l’esprit (Koddenbrock et al. 2022), elle utilise des éléments de
reconstitution de processus, et a un air de famille avec ce que Phil McMichael (1990) a appelé une
« comparaison incorporée » (Arrighi 1994), en raison de l’interdépendance entre le national et le
mondial sur laquelle elle se focalise. Cependant, et ce point est crucial, aucune comparaison
explicite n’est faite. Pour que cela soit possible, il faudrait développer cette analyse dans un livre
ou dans des articles supplémentaires, une démarche à laquelle participe cet article (voir Akolgo
2023 ; Coburger 2022).3 Ceci est une étude qualitative qui est complétée par une analyse des
tendances au fil du temps. Les « luttes honnêtes » deviennent tangibles et plausibles par le biais
d’interviews détaillées de personnes impliquées dans ces luttes. En écoutant celles et ceux qui ont
essayé de faire progresser leur pays dans des conditions nationales, mondiales et climatiques des
plus difficiles, il est impossible d’adopter le ton emprunt de dédain qui domine les principales
analyses de l’économie politique africaine.
L’analyse des trois luttes honnêtes ci-dessous se fonde sur 12 interviews d’experts réalisées
entre 2018 et 2023 à Dakar et à Paris, qui viennent compléter l’analyse des données. Ces experts
ont été choisis pour des raisons de centralité des processus de réforme et de financement au cours
des dernières décennies. Ils ont été identifiés par le biais de recommandations, qui ont fait boule
de neige (la liste complète se trouve à la fin de l’article). D’une durée d’une demi-heure à trois
heures, les interviews englobent des institutions telles que SONACOS (la société nationale
d’arachide), la principale banque de crédit agricole, un ancien Premier ministre, un ministre
indéterminé, des employés d’un groupe de réflexion et d’un ministère, ainsi que des activistes, des
universitaires, et des employés de la Banque Centrale de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) et de la
Banque de France. J’ai rendu anonymes les personnes interviewées lorsque je n’ai pas obtenu leur
consentement explicite pour publier leur nom. Les données quantitatives sont celles de
l’Observatory of Economic Complexity, géré par le Massachusetts Institute of Technology (MIT) à
Boston, États-Unis. Elles se fondent principalement sur les données de la CNUCED, sur la base de
données de recettes fiscales de l’UNU Wider, ainsi que sur les statistiques de la dette
internationale de la Banque mondiale et de l’Agence nationale de la statistique du Sénégal.
L’article est composé ainsi : la première partie examine la littérature existante portant sur la
libération nationale, la subordination financière internationale et l’État développementaliste en
Afrique. La deuxième partie fournit un aperçu macro-historique de l’économie politique
sénégalaise depuis son indépendance, avant de se focaliser sur les trois vastes luttes honnêtes
menées par les gouvernements sénégalais depuis 1960. L’article se termine par une conclusion.
Luttes honnêtes 13
2 La littérature
Depuis quelques années, l’analyse postcoloniale et anticoloniale de l’économie politique s’articule
autour de l’étude de la libération nationale et de l’autodétermination, ainsi que d’un examen plus
approfondi de l’utilisation des idées transformatrices et/ou socialistes dans la construction des
sociétés postcoloniales par les politiques et intellectuels. Des hommes d’État et intellectuels,
comme Kwame Nkrumah, Amilcar Cabral et Gamal Abdel Nasser, ont vu leur notoriété augmenter
(Getachew 2019 ; Salem 2020 ; Ajl 2023 ; Sylla 2023). Adom Getachew (2019) suggère que les
intellectuels, activistes et personnalités politiques, tels que Nnamdi Azikiwe, W.E.B. Du Bois,
George Padmore, Kwame Nkrumah, Eric Williams, Michael Manley et Julius Nyerere, n’aspiraient
pas seulement à la libération nationale et à l’autodétermination, mais à un ordre mondial et à une
façon de « faire monde » complètement différents. Cette idée a engendré des discussions sur un
nouveau « nouvel ordre économique international » et un projet de BRICS élargi. Les travaux de
Sara Salem sur le projet de Nasser de construction d’un État égyptien ont mis l’accent sur les
premières années d’indépendance dans les années 1950, avant de continuer son analyse jusqu’à
la révolution de 2011. C’est ensuite Max Ajl qui s’est penché sur le travail des planificateurs
progressistes du développement en Tunisie, afin de creuser la question des spécificités techniques
et de l’optimisme de la volonté de transformation économique structurelle dans les années 1960
et 1970 (2019), ainsi que celle des échanges mutuels avec les débats et pratiques de la
planification chinoise (2023). Ndongo Samba Sylla et Samir Amin s’appuient sur la théorie
monétaire moderne pour sortir du cul-de-sac où semble se trouver l’ancien et éprouvé
développement de rattrapage. Sylla et l’économiste tunisien Fadhel Kaboub complètent cela en
s’intéressant, de manière novatrice, à la mobilisation des ressources nationales (Sylla 2022, 2023
et 2024 ; Kaboub 2023 ; voir également Koddenbrock 2023). Ce plus vaste débat postcolonial et
anticolonial a préparé le terrain au sein de l’EPI pour une focalisation sur l’État et ses finances.
L’État fait un retour constant en tant qu’agent actif et potentiellement constructif dans les débats
résurgents sur la politique industrielle et les États développementalistes, dans le cadre plus large
des structures de la dépendance et de la subordination financière internationale (Oqubay 2015 ;
Mkandawire 2001 ; Haggard 2018 ; Gabor et Sylla 2023a). Simultanément, la prévalence donnée
par la crise postfinancière au pouvoir de la finance et aux contraintes financières auxquelles font
face les États (Naqvi 2022 ; Dafe 2019 ; Kvangraven 2021), à la subordination financière
internationale (Kaltenbrunner et Painceira 2018 ; Alami et al. 2022) et aux États réduisant les
risques financiers (Gabor 2021), fournit un angle financier sous lequel examiner cette activité
étatique. Cependant, la relation entre la transformation structurelle et le défi représenté par le
financement de l’action gouvernementale est essentiellement restée implicite. Le présent article
cherche à établir de manière plus explicite les liens entre transformation structurelle et finances
publiques.
En faisant avancer le débat sur la subordination financière internationale en tant que « relation
de domination, d’infériorité et d’assujettissement entre différents espaces du marché mondial,
exprimée par et au moyen de l’argent de la finance, ce qui pénalise les acteurs » des pays du Sud
« de manière disproportionnée » (Alami et al. 2023: 1 363), cet article étudie de plus près les luttes
honnêtes menées par les gouvernements afin de réaliser une transformation structurelle et de
rendre leur propre financement plus solide et durable. Ces luttes entrent en interaction avec les
14
University of Bayreuth African Studies Working Papers (LV)
assujettissements engendrés par la dépendance aux capitaux étrangers, l’exposition à l’austérité
imposée par le FMI et à la dette de la Banque mondiale, ainsi que par les hiérarchies monétaires
où domine le dollar US, complétées et radicalisées par le système du franc CFA, qui rend le Sénégal
dépendant de l’euro.
Il est donc important de présenter cette action gouvernementale comme le résultat de relations
de pouvoir changeantes, où les acteurs publics et privés (le gouvernement, les banques, les
corporations ou les syndicats) rivalisent pour dominer. Pour citer notre article sur la
« subordination financière internationale », ancré dans la théorie marxiste de l’État (Hirsch 1999 ;
Clarke 1988) : « l’État [joue] un rôle clé dans le traitement des relations de classe capitalistes
mondiales, en restreignant politiquement les antagonismes sociaux et en assurant les conditions
générales d’accumulation au sein des territoires nationaux » (Alami et al. 2023: 1 375). Ainsi,
l’État n’est en aucun cas une institution innocente. En son sein, des coalitions d’acteurs, ainsi que
les secteurs industriel et agraire, luttent pour dominer, et l’État lui-même extrait une partie de
l’excédent créé au moyen du travail des travailleurs et des agriculteurs (Amin 1972 ; Smith 2016).
Sur le continent africain, après la période coloniale, la construction ou reconstruction de l’État a
fait face à des défis particulièrement difficiles (Shivji et al. 2020 ; Ntalaja 2002 ; Boone 1990). Le
personnel et les routines institutionnelles nécessaires à une bureaucratie fiscale efficace et à une
activité fluide de la banque centrale n’étaient pas présents en abondance. Les moyens financiers
étaient insuffisants, il fallait trouver et former les bureaucrates, et la légitimité de l’État
nouvellement indépendant a d’abord dû être établie, puis maintenue. À tous les niveaux, les
nouveaux leaders ont dû constituer à la fois une classe capitaliste et un groupe assez large de
cadres d’État. Après 20 ans d’expansion de l’économie nationale postcoloniale comme de
l’appareil étatique, ce processus a culminé lors de la crise de la dette des années 1980, qui s’est
étendue de l’Amérique du Sud et centrale à l’Afrique. Un faisceau de facteurs a provoqué cette
crise : le choc Volcker, c’est-à-dire un taux d’intérêt élevé imposé par la Réserve fédérale, résultant
en un dollar US fort ; le ralentissement de l’économie mondiale ; ainsi qu’un fort encours de la
dette et un calendrier serré du service de la dette, ont précipité les pays africains dans l’étreinte
asphyxiante du Fonds monétaire international (FMI). Souhaitant faire davantage que veiller à la
stabilité macroéconomique mondiale, le FMI s’est trouvé un nouveau rôle, plus important, en tant
que gestionnaire de la dette nationale (Roos 2019).
En termes d’économie politique, les États postcoloniaux africains n’arrivaient plus à résoudre la
quadrature du cercle entre le besoin urgent d’expansion fiscale, nécessaire pour mettre en œuvre
la transformation structurelle au moyen de cadres étatiques compétents dans un contexte de
dépendance aux importations de l’étranger (à la fois en termes de devises et de marchandises), et
la dépendance aux recettes dues à l’exportation. Pourtant, le récit simpliste selon lequel les
gouvernements postcoloniaux ont pris trop de risques et ont trop compté sur le copinage pour
construire l’État ainsi que la classe capitaliste naissante l’a emporté, sans tenir compte des raisons
structurelles et mondiales de la crise (Arrighi 2002), ni des « luttes honnêtes » menées par de
nombreux gouvernements postindépendance.
La dernière génération de politologues africanistes, qui a grandi au cours de ces décennies de crise
de la dette et d’ajustement structurel, s’est focalisée sur l’analyse institutionnaliste et de
Luttes honnêtes 15
gouvernance (Chabal et Daloz 1999) du néopatrimonialisme, tout en prêtant surtout attention à
l’aspect local et « du dessous » (Bayart 2009). La littérature néopatrimonialiste présente l’État
comme étant aux mains d’une élite politico-économique distribuant ses faveurs et pratiquant le
copinage afin de préserver la stabilité du régime. Sous cet angle, l’État africain se trouve toujours
au bord de la déliquescence (Wai 2012). En dépit de la critique accablante de cette littérature par
Mkandawire (2015), la majorité des analyses de l’État africain s’appuie d’une manière ou d’une
autre sur cette manière de le conceptualiser (Cheesemann et Fisher 2019, en est un exemple
récent). Cette insistance s’est accompagnée d’un abandonnement plus ou moins total de
l’économie politique au sein de l’analyse de la politique africaine (Mkandawire 2015). Toutefois,
cela est requis pour étudier la transformation structurelle et les finances publiques. En
considérant le Sénégal sous l’angle de l’étude des luttes honnêtes menées par les gouvernements,
cet article espère contribuer à une approche plus analytique et moins pathologisante de
l’économie politique de l’action étatique sur le continent africain (voir également Koddenbrock
2014).
Dans ce sens, il constitue une réponse à l’affirmation de Mkandawire selon laquelle
« ni l’histoire postcoloniale de l’Afrique, ni la pratique même adoptée par les “États
développementalistes” ayant vu ces efforts couronnés de succès n’élimine la
possibilité de voir des “États développementalistes” africains capables de jouer un
rôle plus dynamique que celui qui a été le leur jusqu’à présent. » (Mkandawire 2001:
289)
Comme j’entends le démontrer, les gouvernements sénégalais ont, en dépit de nombreux revers
et de tendances autoritaires, en effet transformé le pays, tout en solidifiant sa base de financement.
Le fait que la crise de la dette demeure un danger est dû à la dépendance continue aux capitaux
étrangers et à la structure de la subordination financière internationale qu’implique notre réalité
capitaliste et impérialiste.
3 Luttes honnêtes : la transformation structurelle et les finances
publiques du Sénégal de l’indépendance à aujourd’hui
Le Sénégal est connu pour sa relative stabilité politique, avec seulement quatre présidents à la tête
de ses gouvernements successifs depuis 1960 (Riedl et Sylla 2019). Mais cette stabilité est
actuellement remise en question et semble par ailleurs tenir davantage du récit que de la réalité
historique (Smith 2024). La région de l’Afrique de l’Ouest essuie déjà des critiques, d’autres
anciennes colonies françaises, comme le Mali, le Burkina Faso et le Niger, ayant commencé à
expulser l’armée française. La France a maintenant décidé de fermer son ambassade au Niger, une
mesure sans précédent indiquant un certain desserrement de son emprise dans la région (Harding
2024). Seule la Côte d’Ivoire continue à défendre fidèlement ses liens étroits avec la France, sous
les mandats successifs du président Alassane Ouattara, précédemment gouverneur de la banque
centrale de la région, la BCEAO. La relation politique particulièrement forte et contestée entre
cette région et la France présente un contraste marqué avec celle, beaucoup plus faible, des autres
locomotives économiques que sont le Ghana et le Nigeria avec leur ancienne puissance coloniale,
le Royaume-Uni.
16
University of Bayreuth African Studies Working Papers (LV)
Ces quatre présidents, les nombreux gouvernements qu’ils ont nommés et les coalitions les ayant
soutenus, ont lutté pour transformer l’économie politique sénégalaise et sécuriser les finances
publiques, tout en renforçant leur mainmise sur le pouvoir. Léopold Senghor a été président
de 1960 à 1980, puis Abdou Diouf (son ancien Premier ministre) lui a succédé de 1981 à 1999.
Abdoulaye Wade (auparavant ministre d’État de Diouf) a exercé de 2000 à 2012, avant que Macky
Sall (précédemment Premier ministre de Wade) ne prenne les rênes du gouvernement.
Les Quatre Communes historiques de l’Afrique de l’Ouest française se trouvaient au Sénégal,
autour des villes de Saint-Louis, Gorée, Rufisque et Dakar, dont les habitants ont été considérés
comme des citoyens français dès le XIXe siècle (Tirera 2006). Dakar était la tête de pont du
colonialisme français en Afrique de l’Ouest. Cette configuration a contribué à la fracture entre
populations urbaines et rurales qui persiste encore aujourd’hui, ces dernières ne bénéficiant pas
des mêmes droits. Aujourd’hui, les zones rurales dépendent de la production agricole, où
l’arachide joue toujours un grand rôle (Bernards 2021). Comme cela est visible dans la figure 4 ci-
dessous, illustrant la volatilité et l’évolution des valeurs d’exportation de l’arachide, les conditions
climatiques, principalement l’irrégularité des précipitations, constituent un autre facteur social
important de l’économie politique sénégalaise. Plus récemment, le Sénégal a vu Touba, sa
deuxième plus grande ville, se transformer en un site important de pèlerinage musulman, grâce
au Magal annuel, qui attire des millions de visiteurs du monde entier (Guèye 2002). Les leaders
religieux des confréries soufies mouride et tijaniyya exercent depuis longtemps une grande
influence au sein du système politique, tout comme la fracture entre zones rurales et urbaines
divisant l’électorat sénégalais.
Dans le secteur monétaire et financier, le Sénégal est un utilisateur et pilier institutionnel de la
plus vieille et controversée monnaie unique au monde, le franc CFA, créé en 1945 (Pigeaud et Sylla
2021 ; Koddenbrock et Sylla 2019 ; Perez 2022 ; Stasavage 2003 ; Pouemi 1980). Le pays est
également membre de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), établie
en 1994. Les zones CFA en Afrique centrale et de l’Ouest sont connues pour leurs taux d’inflation
délibérément bas, ainsi que pour l’implication institutionnelle contestable de la France dans
l’activité des banques centrales et la gestion des réserves de leurs 16 États membres, en dépit de
la fin formelle du colonialisme en 1960. D’abord arrimé au franc français, puis à l’euro, le franc
CFA constitue une « double union monétaire » (Coburger 2022), au sein de laquelle toute
revalorisation et dépréciation de l’euro se répercute immédiatement dans l’ensemble de la région,
en impactant les niveaux de dette. Au sein de la zone franc CFA de l’Afrique de l’Ouest, la politique
monétaire et la politique de soutien au crédit sont déléguées à la BCEAO, qui, comme il sera vu
dans la dernière partie, est devenue de plus en plus rigide dans son approche ciblant l’inflation, et
a aboli le financement monétaire du gouvernement, ainsi que l’accès préférentiel au crédit pour
le logement et l’agriculture.
Pierre angulaire de l’une des « économies de cultures de rente » (Amin 1972 ; Mkandawire 2010)
du colonialisme français dès le milieu du XIXe siècle (Lewis 2022), l’arachide et l’huile d’arachide
constituaient 80 % des exportations sénégalaises au moment de l’indépendance en 1960 (Gellar
2020). Au cours des dernières décennies, ce menu d’exportations non transformées ou seulement
légèrement transformées s’est élargi pour inclure le poisson en conserve, le phosphate, l’acide
Luttes honnêtes 17
phosphorique, le ciment, l’or, ainsi que le pétrole, du pétrole brut et du gaz devant être
commercialisés à partir de 2024 (voir figure 1 ci-dessous). Une diversification structurelle a en
effet eu lieu à un certain degré, l’exportation d’arachide ayant massivement perdu son importance
relative.
Figure 1 : Évolution des exportations du Sénégal depuis l’indépendance.
Les données de croissance par habitant (voir figure 2 ci-dessous) suggèrent une success story
économique modeste au niveau d’agrégation national, après de longues décennies de déclin et de
stagnation. Depuis le milieu des années 1990, on enregistre une hausse du PIB par habitant au
Sénégal, mais c’est uniquement depuis le milieu des années 2010 que celui-ci a dépassé le niveau
du PBI par habitant à l’époque de l’indépendance. Si l’on tient compte des disparités entre les
zones urbaines et rurales, la situation n’est cependant pas aussi bonne qu’elle en a l’air. Depuis la
dévaluation du franc CFA en 1994, les zones rurales connaissent une dégradation de leur niveau
de vie (Diop et al. 2000: 162) et 90 % de la population rurale vit sous le seuil de pauvreté de la
Banque mondiale (Faye et al. 2019: 45). En réaction à ce défi social, les économistes sénégalais,
dont Ndongo Sylla, explorent le potentiel d’une garantie de l’emploi inspirée par la théorie
monétaire moderne pour la population rurale (Sylla 2023 et 2024).
En revanche, les données du service de la dette indiquent qu’une nouvelle crise de la dette
gouvernementale pourrait être imminente. La récente et abrupte augmentation du taux
d’endettement gouvernemental (voir figure 2 ci-dessous) s’explique par la dépendance continue
aux capitaux étrangers (multilatéraux, bilatéraux et de banques commerciales), notamment les
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nouveaux milliards de dette en euro-obligations libellées en euro et dollar US. Les « bombes à
retardement budgétaires » que constituent les partenariats public-privé étayant de larges
infrastructures, telles que la route à péage de Dakar et le nouveau train de banlieue TER (Gabor
et Sylla 2020), peuvent présenter, à terme, un nouveau défi et ne sont pas intégrées aux
statistiques officielles de la dette.
Figure 2 : PIB par habitant du Sénégal, en dollars US constants de 2010 et ratio du service de la dette par rapport au RNB.
Historiquement, le Sénégal présente un important déficit commercial pouvant aller jusqu’à 20 %
du PIB par an. Les importations de nourriture, d’énergie et de machines, ainsi que la
consommation urbaine de luxe, ont tendance à surpasser la valeur des exportations en cours de
diversification lors du processus, lent mais constant, de transformation structurelle. Les
importations sont toujours entre 7 et 20 % supérieures aux exportations (Banque mondiale
2023). Dans ce contexte macroéconomique, les gouvernements sénégalais ont largement eu
recours à différentes formes de crédit et d’aide de l’étranger pour générer le budget de l’État, et
ont donc dû se soumettre aux mécanismes de la subordination financière internationale.
La figure 3 présente les plus importants éléments de financement, tels que le ratio du service de
la dette, les types de dette, les recettes fiscales et le budget d’État, de l’indépendance jusqu’à
aujourd’hui. On constate d’importantes fluctuations, ainsi qu’une diversification des sources de
financement, notamment des recettes fiscales croissantes (de 10 % du PIB environ lors de
l’ajustement structurel à presque 20 % aujourd’hui) et une forte augmentation des émissions
d’euro-obligations sur des marchés mondiaux des capitaux. L’accroissement constant de la taille
relative des budgets d’État depuis le début des années 2000, suivi d’une réduction massive
Luttes honnêtes 19
en 2019, en témoigne. Étant donné que les sources externes de financement continuent à jouer un
rôle important, cette diversification n’a pas, cependant, éliminé la dépendance et la subordination
financière aux devises étrangères et aux institutions financières. Cela signifie que le danger d’une
crise de la dette récurrente demeure. Ces dernières années ont vu le service de la dette augmenter
abruptement et dépasser l’ancien maximum du milieu des années 1980, ce qui atteste du danger
qui plane sur la durabilité de l’action gouvernementale sénégalaise.
Figure 3 : Finances publiques du Sénégal depuis 1970.
Depuis son indépendance en 1960, le Sénégal a connu trois grandes ères de transformation
structurelle économique, ainsi que des hauts et des bas en matière de finances publiques. Ces trois
grandes ères coïncident dans une grande mesure aux ères présidentielles, puisque, de façon
répétée, les périodes de crise ont fait entrer le successeur du chef de l’État après un long mandat.
Le rôle des capitaux étrangers et des hiérarchies monétaires, et donc de la subordination
financière internationale, dans la démarcation de ces zones s’est avéré crucial. La première ère a
duré jusqu’au début de la crise de la dette (en raison d’une appréciation délibérée du dollar US),
de la fin des années 1970 au début des années 1980. La deuxième ère, caractérisée par la défense
contre la dévaluation du franc CFA imposée par l’étranger et l’austérité du FMI, a pris fin avec
allégement massif de la dette en 2004. La suite de cet article va examiner de manière plus
approfondie chacune de ces ères en les considérant comme des luttes honnêtes de nature
différente, au sein desquelles le gouvernement, aux côtés des coalitions sociales sur lesquelles il a
fondé son pouvoir, a cherché à transformer le pays, tout en assurant sa propre survie financière.
Un ancien haut responsable gouvernemental a déclaré que, lors de ces trois luttes, « à chaque fin
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d’année, verser les salaires de la fonction publique [était toujours, KK] difficile » (notes
d’interview, Loum). La lutte en matière de finances publiques est une constante.
Comme illustré par la figure 3, la première lutte honnête s’est déroulée de 1960 à 1980 environ et
visait à « vaincre » la « tyrannie de l’arachide » et la domination des entreprises françaises sur
l’économie postcoloniale. En termes de finances publiques, cette première phase a correspondu à
pratiquement 20 ans de « dépenses » (notes d’interview, économiste, Dakar), d’abord sous la
forme de recettes régulières résultant de la poursuite de l’économie coloniale de l’arachide à des
prix garantis par la France, renforcée ensuite par les prix élevés du phosphate et de l’arachide sur
le marché mondial, jusqu’au début de l’ajustement structurel en 1979 (voir figure 1 ci-dessus et
figure 4 ci-dessous). Il s’agit de la phase « où nous avions de l’argent » (notes d’interview, Loum).
La lutte honnête de 1980 à 2004 visait à « défendre » le pays durant 15 ans de crise de la dette,
l’ajustement structurel et la dévaluation du franc CFA en 1994, ainsi que durant une période de
« consolidation financière » (notes d’interview, économiste, Dakar), marqués par des souffrances
sociales et économiques. Elle a culminé en 2004 sous la forme du considérable allégement de la
dette de l’Initiative en faveur des pays pauvres très endettés. Pourtant, la moitié de la population
sénégalaise qui vit en zone rurale n’a pas connu d’amélioration sensible. La lutte honnête entamée
en 2004, et toujours en cours en 2024, vise à « développer » et à consolider le pays, par le biais
d’une nouvelle période de dépenses publiques, mais aussi d’un retour, voire même d’un
dépassement des précédents niveaux de dette. L’extraction du pétrole et du gaz étant prévue
pour 2024, une quatrième phase est sur le point de commencer : le Sénégal sera confronté aux
défis des recettes exceptionnelles issues de ces nouvelles exportations, habituellement liés aux
peurs d’une « malédiction des ressources naturelles ». Dans la partie suivante, je retrace en détail
les trois luttes honnêtes que les gouvernements consécutifs ont menées, ainsi que les résultats
auxquels elles ont contribué.
4 Lutte honnête pour vaincre : mettre fin à la « tyrannie de l’arachide »
et affranchir l’économie du contrôle de la France, 1960-1980
Au moment de l’indépendance, l’économie et les finances publiques sénégalaises dépendaient de
l’arachide et de la France. Lors des 20 premières années, la lutte honnête a dans une grande
mesure consisté à changer cette situation. La figure 4 présente l’évolution des exportations
d’arachide (sous forme d’huile) entre 1967 et 2019 en dollars US constants de 2010. Dès le début,
affranchir le pays de la « tyrannie de l’arachide » constituait donc une préoccupation capitale
(notes d’interview, Fall). Au fil des décennies, on a fait de l’arachide, importée de Bolivie au XIXe
siècle (Lewis 2022), la monoculture dominante, ce qui y a rendu très dépendant le gouvernement
nouvellement indépendant. Senghor, le premier président, et Mamadou Dia, son Premier ministre
plus radical, se sont donc embarqués dans un programme de réorientation de l’économie
sénégalaise pour atteindre une plus grande autosuffisance (Dia 1957 ; Delgado et Jammeh 1991 ;
Diouf 2015). Dia a clairement exprimé le dilemme intrinsèque à cette situation ainsi : « Nous
devions dépendre de l’arachide pour nous libérer de l’arachide » (notes d’interview, Diallo). En
effet, à l’époque de l’indépendance, l’arachide et l’huile d’arachide représentaient 80 % de
l’ensemble des recettes du Sénégal issues des exportations, ce qui constituait le plus gros des
afflux de réserves de change, ainsi que des taxes commerciales.
Luttes honnêtes 21
La majorité de ces exportations partait en France, dans le cadre d’un régime de prix préférentiel
(Péhaut 1961). Les bénéfices tirés de ce commerce ont principalement profité à la classe
supérieure urbaine, aux maisons de commerce coloniales et postcoloniales françaises, telles que
la Compagnie française de l’Afrique occidentale (CFAO) et la Société commerciale de l’Ouest
africain (SOCA), ainsi qu’aux confréries religieuses marabout dans les zones rurales. Les quatre
huileries, situées dans les quatre plus grandes villes, appartenaient toutes à des entreprises
étrangères (Mbodj 1991: 120). « Le secteur industriel a été abandonné au capital français »
(Dumont 1972: 191).
Figure 4 : Valeur commerciale de l’arachide et de l’huile d’arachide exportées par le Sénégal. Calculs de l’auteur, basés
sur les données en dollars US constants de 2010 de l’Observatoire de la complexité économique et de la CNUCED.
La priorité du Premier ministre Dia était de réduire la mainmise d’intérêts étrangers sur les
secteurs économiques les plus rentables du pays. « L’État a totalement pris le contrôle du secteur
par le biais d’agents de commercialisation, de crédits et de subventions, de structures
coopératives descendantes, et de contrôles des prix afin de briser la domination antérieure des
entreprises commerciales françaises » (Andersson et Andersson 2019: 219). Fin 1962, Dia a tenu
un discours détaillant le « rejet révolutionnaire des anciennes structures et une transformation
complète visant à remplacer la société coloniale et “l’économie de traite” par une société libre et
une économie de développement » (Bamba Diagne 2017: 95). Lorsqu’il a tenté de résister à la
motion de défiance qui a suivi en empêchant le parlement de la voter, le président Senghor l’a
envoyé en prison, soucieux de ne pas trop déplaire à la France (Monjib 2005). La lutte pour
affaiblir le contrôle français n’a pas été linéaire : Senghor n’y reviendra que dans les années 1970.
22
University of Bayreuth African Studies Working Papers (LV)
Les fondations sociales du mandat de Senghor reposaient sur l’équilibre délicat entre une
population rurale majoritaire, travaillant dans les champs d’arachide ; les dirigeants musulmans
mourides et tijaniyya (Seesemann 2011) au contrôle de la production intermédiaire et des postes
de traite (Babou 2013) ; et, en bout de chaîne d’exportation, les maisons de commerce tenues par
des Français et des immigrés libanais et syriens (Cruise O’Brien 1996). Ce système politique et
économique consistait à maintenir ces groupes alignés au sein de relations mutuellement
bénéfiques. Au cœur de cet équilibre institutionnel se trouvait l’économie de l’arachide, qui
demeure encore aujourd’hui au centre de l’économie sénégalaise (rurale), même si son
importance relative au sein des exportations totales a considérablement diminué (voir figures 1
et 4 ci-dessus).
Si Senghor avait d’abord décidé de transformer l’économie lentement et de permettre aux
Français de garder leur position privilégiée, après une décennie d’indépendance, la domination
continue des cadres (intermédiaires) français et la mainmise globale de la France sur l’économie
formelle ont été de plus en plus contestées. Senghor a décidé de nationaliser quelques industries
clés, dont notamment l’eau et l’électricité (Pacquement 2020 ; Gellar 2020). Senghor a alors
exprimé la nécessité d’une « deuxième guerre pour l’indépendance économique et le contrôle
économique par les Sénégalais eux-mêmes » (cité dans Diouf 2015: 480). Par conséquent,
en 1974, les Français ont commencé à être juridiquement considérés comme des étrangers.
L’étroitesse de cette relation continue à la France est remarquablement mise en évidence par le
fait que ses ressortissants n’étaient pas considérés comme des étrangers jusque-là.
Senghor avait empêché Dia de transformer l’économie sénégalaise trop rapidement, mais il a fini
par s’apercevoir qu’il n’était plus possible de dépendre uniquement de l’arachide (Diouf 2015), en
raison de la trop grande volatilité de ses recettes et de ses prix (voir figure 4). En 1972, une
sécheresse dévastatrice avait pratiquement diminué de moitié leur valeur commerciale, qui avait
ensuite atteint des niveaux record en 1976. Senghor a commencé à faire pression en faveur de la
diversification, ce qui a entraîné une augmentation de l’exportation de poisson, principalement
du thon en conserve, et le pays a également commencé à percevoir des recettes issues du tourisme.
Cependant, cette volonté de diversification a faibli, puisque l’arachide, pourtant volatile,
continuait d’être rentable. Lorsque la crise pétrolière de 1973 a accru le coût des importations,
l’arachide, en tandem avec le phosphate, a de nouveau permis de les financer, car elle traversait
une autre phase de prix élevés sur le marché mondial. Ces gains faciles et l’argent facile des
banques des pays du Nord souhaitant vendre leur crédit après la crise pétrolière de 1973 ont fait
croire au gouvernement sénégalais qu’il pouvait dépenser sans compter, créant les conditions de
la crise de la dette des années 1980.
La politique de nationalisation et l’accroissement du nombre de fonctionnaires ont
considérablement fait augmenter les dépenses étatiques et ont joué un rôle important dans la
consolidation de la classe moyenne sénégalaise. Entre 1970 et 1975, « soixante-dix nouvelles
sociétés parastatales ont été créées » (Gellar 2020: 66–67). Cette expansion n’était toutefois pas
viable, car une part trop élevée de son financement venait de l’étranger, sous la forme de recettes
issues des exportations, d’aides ou de la dette (voir figure 3 ci-dessus). Cependant, en termes de
transformation structurelle, la lutte honnête menée par le gouvernement Senghor s’était avérée
Luttes honnêtes 23
payante. Au cours des 20 premières années, les gouvernements successifs de Senghor ont réussi
à diversifier l’économie, passant du « tout arachide » à un panachage d’arachide, de phosphate, de
poisson et de tourisme, tout en l’affranchissant du contrôle de la France (voir la figure 1 sur la
diversification des exportations).
En revanche, il y avait un prix à payer pour cette forte volonté : un niveau de dette bien plus élevé
(voir les figures 2 et 3). De coûteuses importations de pétrole, des investissements massifs dans
l’infrastructure et un nombre croissant de fonctionnaires ont fait passer la dette de 103 millions
de dollars US en 1970 à 2 milliards de dollars US en 1982. Le service de la dette a augmenté de
5 % des exportations en 1975 à 20 % en 1980 (Gellar 2020: 63 ; voir également le service de la
dette en pourcentage du RNB dans la figure 2 ci-dessus). Le nouveau gouvernement sénégalais,
Abdou Diouf à sa tête, allait devoir faire face au besoin d’austérité imposé par le FMI tout au long
des années 1980, puis aux répercussions de la dévaluation du franc CFA en 1994, ce qui
constituerait une autre lutte, plus défensive.
5 Lutte honnête pour défendre : gérer la crise de la dette et la
dévaluation du franc CFA, 1980-2004
Figure 5 : Les finances publiques sénégalaises lors des luttes honnêtes visant à « vaincre » et à « défendre ».
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University of Bayreuth African Studies Working Papers (LV)
Entre 1981 et 2000, les gouvernements Diouf ont dû défendre des progrès en termes de
transformation structurelle dans le contexte d’une crise de la dette sévère, de l’austérité imposée
par le FMI, de l’ajustement structurel et d’une dévaluation de 50 % du franc CFA. Technocrate
qualifié, Diouf a rejoint l’administration Senghor à 26 ans, en 1960, après avoir été formé à Saint-
Louis et à Paris à l’École nationale de la France d’outre-mer (ENFOM), une école d’élite formant
les cadres des colonies (Tirera 2006: 68). Au cours de sa lutte honnête, il a dû faire face à
davantage d’intervention et de pression que Senghor. Ce dernier avait bénéficié d’une certaine
latitude lors des deux premières décennies ayant suivi l’indépendance, ainsi que d’une orientation
développementaliste favorable à l’État.
La crise de la dette des années 1980 et les décennies suivantes ont sévèrement restreint cette
liberté d’action. Au Sénégal, la crise de la dette des années 1980 a essentiellement résulté d’une
dégradation des conditions de crédit mondiales et, en principe, de l’incapacité des gouvernements
précédents à restructurer entièrement l’économie postcoloniale en tout juste 20 ans pour
atteindre une plus grande autosuffisance. Une transformation structurelle plus fondamentale
aurait réduit encore davantage la dépendance aux exportations engendrant des recettes en
devises étrangères, mais aussi la dépendance aux capitaux étrangers. D’un point de vue
institutionnel, le système bancaire sénégalais, méticuleusement construit comme une alternative
aux grandes banques françaises toujours actives dans le pays (Dieng 1981 ; Diouf 2015) a été
anéanti (Koddenbrock et al. 2022). Cette tentative d’acquérir une plus grande autosuffisance
financière s’est avérée un coup d’épée dans l’eau. Construire une structure industrielle à la fois
« dense et intégrée, à la place de la structure actuelle qui rencontre des difficultés à réagir aux
fluctuations de la conjoncture internationale » (Kane 1986: 23, cité dans Fall 1997: 5) était un
thème récurrent des déclarations publiques, mais semblait impossible à mettre en œuvre.
La classe moyenne, fondée sur un secteur public élargi, ainsi que sur la création de structures
parastatales, constituait l’une des cibles de l’ajustement structurel soutenu par le FMI (Baumann
2016). Il a fallu mettre fin au compromis de classe développé sur deux décennies. À partir de 1981,
Abdou Diouf, le successeur de Senghor, a pris l’initiative de plutôt assurer un flux de recettes
régulier et croissant par le biais de donateurs et de créanciers internationaux, afin de réduire la
dette et d’alléger le secteur public, sans se faire trop d’adversaires mécontents. À première vue,
l’austérité imposée par le FMI a été une réussite, le taux d’inflation baissant de 9 à 2,5 %, tandis
que le déficit budgétaire baissait de 8,8 à 2,5 % (Gellar 2020: 72). L’économie, en revanche, n’a
montré que peu de signes de croissance. En 1993, l’année précédant la dévaluation du franc CFA,
l’économie a faibli de 2,1 % (ibid ; voir également la figure 1 sur le PIB par habitant).
La « nouvelle politique agricole » et la « nouvelle politique industrielle » conçues par le
gouvernement Diouf sous la houlette du FMI ont essentiellement consisté en une réduction de
l’implication de l’État dans l’économie et en une suppression d’emplois dans le secteur
économique formel. À la suite de son départ, Abdou Diouf a explicitement décrit dans une longue
interview les pressions exercées par le FMI à l’époque :
« [l]e FMI et la Banque mondiale m’ont dit que les prix du riz et du sucre étaient trop
bas, et que j’avais tort de subventionner ces denrées. Ils m’ont demandé de procéder
à la vérité des prix. J’ai été obligé de faire, sinon je n’aurais pas obtenu le crédit dont
Luttes honnêtes 25
j’avais besoin pour faire fonctionner le pays et financer mes projets. » (Tirera 2006:
192)
Les milliers de fonctionnaires renvoyés dans le secteur informel n’étaient pas les seuls à faire les
frais de l’austérité. Les plus pauvres parmi la population ont souffert de
« la fiscalité indirecte sur les produits de consommation qui a été augmentée : le prix
à l’importation du riz ayant baissé de 30 %, le prix de vente au consommateur a été
relevé de 63 % dans la période 1981/86 ; de même pour les produits pétroliers, le
prix à l’importation du brut ayant baissé de 44 %, les prix de vente à la pompe au
consommateur ont été relevés de 50 % dans la même période. » (Diouf 1992: 70)
Outre les programmes d’ajustement structurel qui avaient déjà impacté la majorité de la
population par le biais de l’augmentation des prix à la consommation et des pertes d’emploi
massives, la dévaluation de 50 % du franc CFA en 1994 a été un choc. Ce choc est venu confirmer
le fait que la France et le FMI étaient aux commandes de la politique monétaire, et non les chefs
d’État d’Afrique centrale et de l’Ouest, qui s’y étaient tous opposés (Pigeaud et Sylla 2021). Cette
politique de dévaluation supposait que la baisse supplémentaire du pouvoir d’achat de la majorité
de la population et la hausse du coût des importations seraient compensées par des bénéfices
massifs issus de la productivité des exportations. À court terme, seul le tourisme a enregistré une
hausse de la demande, le Sénégal étant soudainement devenu abordable. Toutefois, un potentiel
effet à moyen terme a constitué une plus grande évolution vers des exportations plus diverses. À
la fin des années 1990, la diversification à long terme continuait, l’arachide, les phosphates, le
poisson et le tourisme composant 80 % de l’ensemble des exportations (Mbaye et al. 2003: 223).
Il existe des lectures plus optimistes de cette dévaluation. Si l’on examine les données agrégées, le
PIB par habitant a commencé à augmenter (voir figure 2 ci-dessus). Selon Azam, la dévaluation a
dégagé des ressources gouvernementales considérables en raison de la baisse salariale réelle
qu’elle a impliquée pour les fonctionnaires. Présenter le secteur public comme hypertrophié, une
rengaine néolibérale bien connue, ne donne pas toutes les clés de l’histoire, ce que révèle, entre
parenthèses, l’analyse d’Azam : « Malheureusement, si certains pays de la zone [CFA, note de
l’auteur] entamaient sérieusement des réformes, les termes de l’échange des plus importantes
économies CFA se sont nettement détériorés à partir de 1987 et ce pendant plusieurs années »
(Azam 2007: 4). Dans le cadre de l’analyse des luttes honnêtes au sein de la subordination
financière internationale, ce lien entre les termes de l’échange et la crise fiscale que connaissait à
l’époque l’État sénégalais révèle que le problème n’était pas uniquement le nombre des
fonctionnaires du secteur public et de leurs salaires, mais également les volatilités du marché
mondial, totalement hors du contrôle du gouvernement.
Avant la période d’ajustement structurel, les recettes douanières, et donc les taxes commerciales,
étaient depuis les années 1980 la source principale de recettes souveraines du Sénégal (Diouf
2021: 76). Jusqu’en 1977, les importations de la Communauté économique européenne (qui a
précédé l’Union européenne) en étaient ostensiblement exemptes (ibid: 80). Depuis le
déclenchement des ajustements structurels, les droits de douane ont baissé à tous les niveaux, ce
qui a facilité les relations d’importation et d’exportation, mais a forcé d’autres impôts à prendre
le relais pour payer la facture. Son entrée à l’Organisation mondiale du commerce en 1995 et la
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fondation de l’Union économique et monétaire ouest-africaine ont contraint le Sénégal à abolir la
plupart de ses taxes à l’importation et droits de douane, et donc à dépendre plus fortement des
recettes issues de la taxe sur la valeur ajoutée (TVA) pour la génération de finances publiques. La
TVA impacte relativement davantage les pauvres que les riches (voir la figure 6 ci-dessous).
Figure 6 : Adaptée de Diouf (2021 : 89).
À la fin de la lutte honnête de défense menée par les gouvernements Diouf entre 1981 et 2000, la
plupart des composantes de l’économie politique sénégalaise contemporaine étaient en place. La
transformation structurelle visant à abandonner la structure économique coloniale avait été
réalisée dans une certaine mesure. Le Sénégal se prévalait alors d’une structure économique axée
sur les exportations, reposant sur plusieurs produits primaires légèrement transformés, et d’un
gouvernement continuant à dépendre des aides, des capitaux étrangers, ainsi que, de plus en plus,
des recettes issues de la TVA. La troisième lutte que je présente ici prend donc place au sein d’une
économie politique ayant connu une transformation structurelle modeste et se trouvant dans une
position relativement prometteuse, mais momentanée, de service et d’encours de la dette
raisonnables, ainsi que d’exportations plus concurrentielles à l’international grâce à une devise
dévaluée.
Luttes honnêtes 27
6 Lutte honnête pour consolider et développer le pays : capitaliser sur
l’allègement de la dette et les marchés mondiaux de capitaux de 2004 à
aujourd’hui
Figure 7 : Les finances publiques du Sénégal sous les présidents Wade et Sall, 2000-2020.
La lutte honnête pour consolider et développer le pays a principalement continué sur la voie
tracée par les gouvernements Diouf, notamment de modestes progrès en matière de
diversification et une dépendance continue aux capitaux étrangers. Les progrès arrachés en
matière de diversification des exportations et des finances se sont tout de même heurtés à la
structure de subordination financière internationale.
Comme illustré par la figure 7 ci-dessus, les 20 années de mandat d’Abdoulaye Wade et de Macky
Sall, de 2000 à 2020, ont vu un allégement substantiel de la dette en 2004, ce qui a créé des
opportunités d’investir davantage dans l’infrastructure (Diop 2013: 37). Au cours des années
suivantes, si les gouvernements de Wade et de Sall ont tenté de consolider la diversification des
exportations, ils ont également accru considérablement le budget gouvernemental et les recettes
fiscales, tout en acquérant de nouvelles dettes auprès d’institutions financières multilatérales et
bilatérales, au moyen de prêts bancaires et de la vente d’obligations gouvernementales, avec pour
résultat le taux d’endettement le plus élevé de l’histoire du Sénégal.
Le président Wade est à l’origine d’une tentative honnête de consolider et de développer
l’économie sénégalaise, en persistant à s’émanciper de l’arachide, qui continuait d’employer une
large partie de la population rurale, mais dont l’exportation s’était stabilisée à un faible niveau (cf.
figure 4 ci-dessus). Des initiatives agricoles novatrices telles que le plan Retour vers l’agriculture
(REVA) et la Grande offensive agricole pour la nourriture et l’abondance (GOANA) (Guèye 2008:
18) ne faisaient même pas mention de l’arachide. En théorie, la « tyrannie de l’arachide » avait l’air
d’être terminée. Même si ces « offensives et initiatives » étaient sévèrement sous-financées
(Guèye 2008: 20–21), une lente diversification a bien eu lieu au sein du secteur agricole même.
Les politiques gouvernementales ont donné des résultats spécifiques. Haricots, tomates, riz et
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autres denrées alimentaires importantes ont vu leur production augmenter et les exploitants
agricoles sénégalais ont pu commencer à affirmer que l’autonomie alimentaire était maintenant
« une question de volonté politique » (Jeune Afrique 2015).
En 2012, Macky Sall a battu Abdoulaye Wade lors d’élections contestées, le président sortant
ayant tenté d’installer son fils Karim Wade à la tête du pays pour lui succéder. Sall a hérité de la
meilleure conjoncture économique depuis l’indépendance. Le taux d’endettement global était
toujours relativement bas suite à l’allègement de la dette en 2004 (voir figure 2 ci-dessus) et le
prix des exportations du Sénégal venait de connaître un boom, le phosphate, le ciment et l’or
générant des bénéfices bien plus élevés qu’au début des années 2000. Comme d’autres présidents
avant lui, Macky Sall avait auparavant été le Premier ministre de son prédécesseur. Profitant de
l’occasion, Sall s’est embarqué dans un plan ambitieux axé sur l’exportation, nommé Plan Sénégal
Émergent, visant à faire du Sénégal un pays à revenu intermédiaire d’ici 2035. Cependant, cette
lutte de consolidation et d’expansion s’est avérée précaire, essentiellement du fait de la
dépendance continue aux capitaux étrangers (voir figure 7), principale raison pour laquelle une
crise de la dette est aujourd’hui une possibilité, mais pas une certitude.
Cependant, les tentatives des gouvernements Wade et Sall de générer un financement pour leurs
politiques présentent un aspect plus national et régional. Confrontés aux « dilemmes du
financement extérieur des dépenses intérieures » (Fischer 2017), ces gouvernements ont lutté,
avec un certain succès, pour accroître les sources de financement intérieur par le biais de
l’imposition fiscale. Depuis l’entrée du Sénégal dans l’OMC et l’UEMOA (figure 6 ci-dessus), la
composition des recettes fiscales et la forte dépendance à la TVA de presque 60 % des déclarations
fiscales soulignent les défis auxquels le gouvernement sénégalais doit faire face en matière de
financement issu de l’imposition fiscale.
Pour donner quelques éléments de contexte, la part de la TVA dans l’ensemble de recettes fiscales
a également augmenté dans les pays de l’OCDE, mais à partir d’un taux bien plus bas de 12 % au
milieu des années 1960 pour atteindre 21 % en 2020 (OCDE 2023). L’Afrique possède le ratio des
recettes fiscales au PIB le plus faible du Sud mondial, estimé à 17,2 %, par rapport à 22,8 % en
Amérique latine et dans les Caraïbes et à 34,2 % pour les États membres de l’OCDE (OCDE 2021).
Les raisons superficielles de cette situation fâcheuse sont bien connues : un large secteur informel,
comme on l’appelle, difficile à imposer et bien souvent délibérément exempté d’impôt en raison
de ses faibles revenus. Au Sénégal, la part de la TVA, qui s’élève à presque 60 %, indique
l’incapacité ou la réticence des gouvernements successifs à imposer les riches ou les entreprises
du pays. Puisque les recettes issues de la TVA constituent un facteur direct de la performance
économique et de la croissance chaque année, la dépendance à une seule source principale accroît
la volatilité des recettes gouvernementales, à l’instar des exportations ayant requis une
diversification.
En termes de finances publiques, la dépendance des gouvernements sénégalais récents à la
banque centrale régionale ne leur a pas tant réussi, le soutien direct apporté par cette dernière
aux gouvernements de l’UEMOA s’étant tari en raison de l’adhésion de la BCEAO à l’idéologie d’une
banque centrale « indépendante ». Fait plus important encore, le Sénégal est dépourvu de banque
centrale nationale depuis son indépendance et a dû avoir recours aux services de la BCEAO.
Luttes honnêtes 29
Depuis qu’elle a quitté Paris pour Dakar en 1967, la BCEAO a appliqué une politique monétaire
rigide, ciblant une inflation d’environ 2 %, avec un ratio entre réserves et création de crédit de
20 % (Pigeaud et Sylla 2021 ; Koddenbrock et Sylla 2019). La dernière réforme de ses statuts en
l’an 2000 a reconfirmé la stabilité des prix comme unique objectif (Lampe 2022).
Au cours des dernières décennies, la BCEAO, au contraire de la plupart des banques centrales du
monde entier, n’a pas vraiment abandonné son approche conventionnelle et non expansionniste,
en dépit de l’assouplissement des règles de crédit et de la faible baisse du taux d’intérêt directeur
à 2 % pendant la crise du Covid-19 (notes d’interview, BCEAO). Son bilan financier a enregistré
une croissance modeste. Pour le gouvernement sénégalais, cela signifie qu’il a essentiellement dû
se passer du soutien de la banque centrale pour assurer son espace fiscal lorsque cela était
nécessaire. Cela augmente de manière systématique le danger de devoir se rabattre sur les
capitaux étrangers. L’influente économiste française Sylviane Guillaumont-Jeanneney, admirée
pour son soutien au franc CFA,4 a décrit la politique monétaire de la BCEAO depuis le nationalisme
de la fin des années 1960 comme « plus expansionniste et interventionniste [...] avec l’intention
d’encourager le développement économique des États de l’Union, puis à partir de 1989, [...] plus
respectueuse des mécanismes du marché et de l’objectif de corriger les déséquilibres externes. »
(2006: 46). L’indépendance de la banque centrale et son « respect » du marché se sont traduits
par un espace fiscal réduit en temps de crise pour les gouvernements sénégalais et,
inévitablement, une dépendance systématique aux capitaux étrangers.
Cependant, comme Ferguson et al. (2023) l’ont montré, « l’indépendance » de la banque centrale
et les restrictions du financement monétaire n’ont jamais été la norme. Au cours des dernières
décennies, l’Europe et les États-Unis ont cultivé une confiance dans l’indépendance des banques
centrales, ce qui a assez clairement contribué à une répartition de plus en plus inégale des
richesses. Les gouvernements africains n’ont pas systématiquement adhéré à ce « compromis »
de classe et ont eu tendance à avoir recours à « leur » banque centrale lorsque cela était
nécessaire. Comme indiqué par une enquête récente du FMI (2021), la plupart des pays africains,
avec, au tout premier plan, le Nigeria avant ses dernières élections (Adeoye 2023), utilisent leur
banque centrale pour obtenir un financement monétaire. La BCEAO s’en abstient, alors qu’elle a
initialement financé jusqu’à 20 % des recettes du gouvernement de l’année précédente,
directement sous la forme de financement monétaire. Cette pratique a été abolie au début des
années 2000 (notes d’interview, Loum). Par le passé, la BCEAO fournissait même des crédits à de
faibles taux d’intérêt pour l’agriculture et le logement (notes d’interview, Loum), une pratique
extrêmement bénéfique pour les classes moyennes et populaires, urbaines comme rurales.
À leur tour, les banques régionales, c’est-à-dire les banques commerciales d’Afrique de l’Ouest et
du Nord, ont joué un rôle dans le maintien de la dette gouvernementale sénégalaise (BCEAO
2022). Par exemple, ces banques commerciales participent à des ventes aux enchères de l’agence
UMOA-Titres récemment créée et détiennent des obligations gouvernementales en raison de leur
rémunération relativement sûre. Les obligations gouvernementales émises par le gouvernement
sénégalais dans la devise régionale, le franc CFA, ont ainsi fini dans cet écosystème bancaire
commercial s’accroissant lentement (BCEAO 2022), après avoir été sévèrement entravé lors de la
phase d’ajustement structurel (Koddenbrock et al. 2022). Malheureusement, la BCEAO ne
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University of Bayreuth African Studies Working Papers (LV)
publiant pas de données sur le montant relatif de la dette gouvernementale sénégalaise intérieure
et extérieure, il est impossible de savoir si cela correspond à une dette intérieure ou extérieure.
En présence de recettes fiscales modestes mais à la hausse, d’une banque centrale restrictive, ainsi
que d’un secteur bancaire national et régional dont la liquidité n’est pas fiable en raison de la
répercussion rapide des fluctuations des taux d’intérêt et de change (Coulibaly 2023 ; BCEAO
2022), les capitaux étrangers demeurent la solution par défaut lors de la lutte contemporaine
menée par les présidents Wade et Sall. La crise financière de 2007/2008 a transformé les
obligations des gouvernements africains en une classe d’actifs attractifs, constituant ainsi une
nouvelle ressource appréciable pour les gouvernements Wade et Sall. Comme illustré par la
figure 7, la période s’étendant de 2004 à aujourd’hui a connu une augmentation des finances
publiques disponibles grâce aux euro-obligations. La dette sénégalaise en euro-obligations en
euros et en dollars US s’élève actuellement à 3,8 milliards d’euros, tandis que 3,2 milliards d’euros
d’obligations gouvernementales sont libellées en franc CFA (données obtenues auprès de
Refinitiv, 5 avril 2023). La commission bancaire de la BCEAO ne trace pas systématiquement à qui
appartiennent ces obligations (2022).
Mais les hausses du taux d’intérêt décrétées par la BCE comme par la Réserve fédérale des États-
Unis ont déjà commencé à se répercuter dans toute la région. La Côte d’Ivoire et le Sénégal ont
récemment reporté l’émission d’obligations régionales par le biais d’UMOA-Titres parce que les
taux d’intérêts n’étaient plus assez attractifs. Le FMI a annoncé un nouveau programme de
négociation (Coulibaly 2023). Les fonds du FMI s’ajouteraient aux 300 millions déboursés par
l’organisation pendant la crise du Covid-19. Une nouvelle crise de la dette pourrait en effet se
profiler à l’horizon, alors que les grands partenariats public-privé mis en œuvre lors des mandats
de Macky Sall ont encore accru l’insécurité en termes de risques fiscaux et de récurrence de la
dette. Même le FMI est d’avis que l’opacité de ces contrats pourrait présenter un danger (Gabor et
Sylla 2023a).
Néanmoins, la crise de la dette n’est pas encore là. Dans une certaine mesure, les luttes honnêtes
consécutives menées par les gouvernements sénégalais se sont avérées payantes : l’économie
sénégalaise a été transformée et ses sources de financement diversifiées. Cependant, les progrès
en autodétermination économique mettent très longtemps à prendre racine au sein des structures
de la subordination financière internationale et de ses hiérarchies monétaires, de ses flux de
capitaux étrangers et de ses institutions financières internationales coercitives. Toutefois, le défi
le plus important consiste à transformer le pays d’une façon qui bénéficie à la majorité de sa
population, une voie qui n’a été choisie lors d’aucune des trois ères de luttes honnêtes.
Luttes honnêtes 31
7 Conclusion
Le Sénégal a beaucoup changé en 60 ans d’indépendance. Sa structure économique a été modifiée
et le gouvernement a développé de nouvelles formes de financement, intérieures comme
extérieures, pour son action. Les gouvernements sénégalais ont réussi à transformer
structurellement l’économie en diversifiant les produits d’exportation. Seule l’arachide est restée
cruciale, une importante source de recettes et de nourriture pour la population des zones rurales
du pays. Pourtant, la plupart des produits d’exportation étant restés plus ou moins les mêmes, il
faut faire preuve de prudence quant au récit de transformation qui est mis en avant. Des
changements importants ont eu lieu en termes de financement public, et une partie des luttes
honnêtes menées par les gouvernements sénégalais consécutifs a payé. Cependant, l’absence
relative de soutien de la banque centrale, la dépendance disproportionnée à la TVA et les relations
fluctuantes, mais de dépendance, aux capitaux étrangers indiquent que, de manière aussi
substantielle que structurelle, une récurrence de la crise de la dette reste à l’horizon dans
l’immédiat.
Cette forte dépendance aux capitaux étrangers est un problème structurel de longue date, qui
constitue la lutte fondamentale à laquelle les gouvernements sénégalais ont été incapables de
s’attaquer pour l’instant. Il est impossible d’éviter ce problème lorsque l’on organise un procédé
de démarrage et de rattrapage économique basé sur les exportations et les importations, au sein
d’un système capitaliste et impérialiste mondial imposant une structure de subordination
financière internationale. Le débat de l’EPI sur l’État développementaliste et la politique
industrielle doit prendre cela en compte (Akyüz 2017). Le moment pourrait être arrivé
d’envisager sérieusement une relative dissociation, la mobilisation des ressources nationales
(Sylla 2022 et 2023) et des tentatives stratégiques de renforcer les complémentarités régionales
(Sokona et al. 2023 ; Koddenbrock 2023).
La nécessité d’équilibrer, d’un côté, les volatilités des finances étrangères et nationales et, de
l’autre, une économie dépendante du climat et dotée d’une tendance à la crise est une constante
historique depuis l’indépendance du Sénégal et de nombreux autres pays africains. Aussi
longtemps que le Sénégal demeurera dépendant du commerce extérieur et des capitaux étrangers,
la crise de la dette et la crise fiscale se répéteront. Cependant, les données et l’analyse de cet article
montrent qu’une crise de la dette dans le futur proche n’est pas certaine, loin s’en faut. Les sources
de finances se sont diversifiées et l’exposition au prix du marché mondial s’est atténuée. Pour
davantage réduire la menace de la crise de la dette, il est crucial de réduire la dépendance aux
capitaux étrangers. Mais cela ne serait possible qu’à condition d’une relative dissociation du
marché mondial et d’une plus grande dépendance aux ressources nationales. La mesure dans
laquelle la population sénégalaise souhaite emprunter cette voie dépendra des prochaines luttes
qu’elle et ses représentants mèneront dans les années à venir. Le programme du parti PASTEF,
que veut appliquer le président récemment élu Bassirou Diomaye Faye, prend cette direction et
pourrait bien se trouver au bon endroit au bon moment.
Dans le cadre du débat sur l’autodétermination économique et l’État africain de l’EPI, la présente
analyse utilise une perspective à long terme de la base économique et financière de cette lutte
pour dépasser la vision pathologisante de l’analyse néopatrimonialiste, les transformations
devenant plus visibles sur une plus longue période. Si une période de temps plus courte et un
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University of Bayreuth African Studies Working Papers (LV)
examen plus détaillé du processus permettent une attribution directe à des acteurs spécifiques et
à une constellation de forces, la valeur du temps long repose dans son illustration d’un
changement qui peut difficilement être nié. Les données et les interviews sur lesquelles s’appuie
cet article prouvent très clairement que l’économie politique sénégalaise a changé. Ces
changements nous forcent à regarder de plus près la manière dont ils se sont produits. Une fois
que l’on examine cela attentivement, imaginer un rôle constructif pour les luttes honnêtes des
gouvernements africains devient à nouveau une possibilité, à la fois analytique et politique.
Identifier et exploiter cette possibilité est indispensable, analytiquement et politiquement, dans
une époque de plus en plus multipolaire, qui voit renaître les pays du Sud.
Dans le cadre de l’étude et de la pratique de la transformation structurelle au sein de la
subordination financière internationale, cette étude de cas des luttes honnêtes du Sénégal
souligne le besoin de réfléchir très sérieusement au degré d’intégration au marché mondial et à
l’utilisation des devises étrangères et de la dette par les pays dotés d’une population intermédiaire
et d’une économie politique principalement agricole, qui est également fortement exposée à la
dégradation des conditions climatiques. Si Samir Amin a souligné que la dissociation ne sera
jamais qu’une dissociation relative dans les secteurs clés, identifier des structures économiques
régionales complémentaires et une politique industrielle régionale sera crucial. Il sera essentiel
de s’affranchir des structures commerciales coloniales et impériales, en réorientant le commerce
et les investissements vers l’intégration et la coopération régionales. Il s’agit là d’un défi de taille
au sein de la concurrence capitaliste et de classes dirigeantes qui ne sont pas toujours déterminées
à coopérer avec leurs voisins, ni à œuvrer pour le bien de la population. Pourtant, les avancées
modestes mais réelles qu’a enregistrées le Sénégal ces 63 dernières années ne suffisent pas à
justifier un nouveau recours aux vieilles recettes libérales. L’ascension des pays du Sud et la
poursuite de la transformation structurelle se réaliseront en établissant des liens mutuels forts à
l’échelle de la région et du continent, aussi dissociés des anciennes puissances coloniales et des
pays du Nord que nécessaire. On ne peut pas compter sur les pays du Nord pour soutenir la
progression des pays du Sud. L’histoire et la situation actuelle, marquée par des tentatives
évidentes d’un nouveau partage de l’Afrique et de ses ressources, l’ont probablement prouvé une
bonne fois pour toutes.
Luttes honnêtes 33
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Luttes honnêtes 41
9 Liste d’interviews
1. Interview à la Banque de France, 6 décembre 2022
2. Interview d’un ancien Premier ministre, Dakar, 28 décembre 2022
3. Interview d’un ancien ministre spécial du gouvernement Wade, Dakar,
22 décembre 2022
4. Interview d’un économiste, Dakar, 27 décembre 2022
5. Interview d’un économiste, UCAD, Dakar, 29 décembre 2022
6. Interview d’un activiste, Dakar, 17 novembre 2018
7. Interview par téléphone d’un universitaire, 8 août 2019
8. Interview d’un directeur de banque, Dakar, 6 décembre 2021
9. Interview d’un historien, Dakar, 9 décembre 2021
10. Interview du président du conseil d’administration d’une entreprise publique, Dakar,
12 décembre 2021
11. Interview par Zoom de la responsable de l’agence d’aide humanitaire, 1er février 2023
12. Interview par téléphone d’un économiste de la BCEAO, Dakar, 27 décembre 2022
Archives consultées : Archives de la Banque de France, Paris
1 Récemment, les exceptions notables, et fortement recommandées, sont Bernards 2021, Alami et Guermond 2022 et
Haag 2023.
2 Initialement imposé par la France, le franc CFA est toujours utilisé en Afrique de l’Ouest au Bénin, au Burkina Faso, en
Côte d’Ivoire, en Guinée-Bissau, au Mali, au Niger, au Sénégal et au Togo ; et en Afrique centrale au Cameroun, au Gabon,
en Guinée équatoriale, en République centrafricaine, en République du Congo et au Tchad.
3 Cet article est issu d’un projet de recherches comparatives portant sur le Sénégal, la Côte d’Ivoire, la Guinée, le Ghana
et le Nigeria, que je mène depuis 2021. Pour en savoir plus, rendez-vous sur politicsofmoney.org.
4 Le Centre d’études et de recherches sur le développement international (CERDI) de l’Université de Clermont-Ferrand
est très influent au sein de l’économie de développement française portant sur l’Afrique et l’analyse française du franc
CFA. Fondé par Sylviane Guillaumont-Jeanneney et Patrick Guillaumont, qui l’ont également dirigé, il a permis de former
des centaines de « professionnels du développement » et continue à conseiller la Banque de France (notes d’interview,
Banque de France) et les ministères français.
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University of Bayreuth African Studies Working Papers (LV)
10 Dernières Publications en Afrique Multiple connects Working Paper
Series
Titre
Éditeur(s)
Année de
Publication
Issue
Zur epistemischen Rahmung von
Gerüchten im Covid-19 Diskurs
Kameruns
Martina Drescher
2024
52 (7)
Doing ethics : An outline of a
constructivist and
phenomenological approach of
moral communication.
Martina Drescher
2024
49(6)
Live as African: On the Relevance
of Thomas Sankara’s Agenda for
Economic Liberation
Ndongo Samba Sylla
2022
33(5)
beaucoup de peur et de
questionnement: Une étude
comparative des discours sur le
Covid-19 en Côte d'Ivoire et au
Cameroun
Martina Drescher, Oumarou
Boukari, and Carline Liliane
Ngawa Mbaho
2022
29(4)
COVID-19 and (Im)mobilities in
West Africa
Andras
Breuer,
Martin
Doevenspeck,
Kamal
Donko,
and
Ouedraogo
Serge
2021
26(3)
African Studies and the Question of
Diasporas
John
Ayotunde
(Tunde)
Isola Bewaji
2021
25(2)
Figuring out how to Reconfigure
African Studies
Rüdiger Seesemann
2020
24(1)
Koddenbrock, Kai. 2024. Luttes honnêtes: transformation structurelle, finances
publiques et récurrence de la crise de la dette au Sénégal. University of Bayreuth.
African Studies Working Papers 55, Africa Multiple connects 8. Bayreuth: Institute of
African Studies.
Subjects
People & roles
- Authors
- Koddenbrock, Kai
- Place of publication
- Bayreuth
Origins & context
- Title
- Luttes honnêtes : transformation structurelle, finances publiques et récurrence de la crise de la dette au Sénégal
- Publication type
- Working paper
- Language
- French
- Series
- University of Bayreuth African Studies Working Papers
- Series
- Africa Multiple connects; 8
- Date
- November 18, 2024
- Number in series
- 55
- pages
- VIII, 42
- Number of pages
- 42
Identifiers & sources
- Source ID (eref-/epub-)
- eref-91360
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