Artist Jean Luc Raharimanana talks with Dr. Cassandra Mark-Thiesen
Abstract
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- In the month of May 2023, the poet and musician Jean Luc Raharimanana from Madagascar was invited by the Cluster of Excellence to accompany the Cluster's events and record his observations. In this episode of the Cluster Conversations Junior Research Group Leader Dr. Cassandra Mark-Thiesen took the opportunity to talk to the malagassy artist about paralells between her work and his.
Description
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Speaker 1: Cluster Conversations, a podcast by Africa Multiple.
Speaker 1: Okay, welcome to Cluster Conversations. I am Cassandra Markteisen, leader of the Junior Research Group African Knowledges and the History Publication. And today I am honored to be sitting here with Jean-Luc Raharimanana, born in Madagascar and having later migrated to France where he currently lives in Paris. Raharimanana is author and artist dealing with life in and between these spaces, childhood, decolonization, political repression, migration. Those are all themes running through his work. And in doing so, he ruminates about human experiences, issues of departure from loved ones, home, inequality and belonging. And what I really appreciate about his work is the way that it holds the pain and joy of all of these experiences all at once. So I think this is a sense of awareness that many people or let's say more people around the world are better tuned into these days. Let me also introduce Jelena Miailovic who is a master student here at the University of Bayreuth in Francophone literature. So to begin, someone once called me lucky, lucky because a war broke out in Liberia, my first home in 1989 when I was nine years old and my family had to flee to Switzerland where I later finished school, et cetera, and where my parents currently reside to this day. Yet based on that experience, I feel like I carry something around with me, something that few people are actually interested in and that I've gotten used to not mentioning. And I felt that was something or that something was kind of tapped into with your work and I really enjoyed getting to know your work recently. And I think that maybe it's this kind of tension, this wanting to deal with this something that perhaps made me become a historian. Because I think that under certain circumstances, because I think that under certain circumstances we are called on as individuals to bear witness, to bear witness to our own stories, to the stories of places, to what humanity is capable of. And so I first want to ask you about your negotiation with the past and the present. You became a chronicler of the past and present using many different genres of literature, also different art forms. And with your writing itself, I think I would describe it as hard to pin down, as containing incomplete sentences, as moving like music, as melding time in very interesting ways. So I want to ask you what exactly is your relationship to genre? Why this choice for multiplicity in your work? What do you mean to achieve by moving in the way that you move? And maybe to begin with something more simple, when did you discover the power of words?
Speaker 2: Je voulais donc commencer par vous interroger sur votre négociation avec le passé dans le présent. Vous êtes devenu un chroniqueur du passé et du présent en utilisant de nombreuses formes de genres littéraires différents. Et vos écrits contiennent même ils sont difficiles à cerner, ils contiennent des phrases incomplètes, se déplacent comme de la musique et se fondent dans le temps. Quel est votre rapport au genre ? Pourquoi cette multiplicité des genres ? Que voulez-vous dire en passant de l'un à l'autre plutôt qu'en choisissant un ? Et avant tout quand avez-vous découvert le pouvoir des mots et des mots sur le papier en particulier ?
Speaker 3: Bonjour à tout le monde. Je suis très content d'être là d'abord pour le podcast. Et c'est un moment important parce qu'on prend le temps de discuter. Et justement mon rapport avec l'écriture c'est aussi de prendre le temps, c'est de prendre juste...
Speaker 1: quel est le juste ton et quel est le discours qui peut s'adapter à chaque situation ? Et ça répond un peu à votre question sur les genres. Bien sûr j'écris en français, on peut dire que mes livres peuvent être classés dans la littérature française ou francophone mais avant tout je viens de l'oralité. Je viens de l'oralité, j'ai commencé à raconter des histoires quand j'étais enfant avec ma grand-mère. Ma grand-mère racontait des histoires et puis elle chantait aussi, elle disait des poèmes en malgache tout ça. Et à partir de là, je me sentais assez libre d'être poète quand je veux, d'être conteur quand je veux ou de réfléchir quand je veux. Et je trouve que s'enfermer dans un genre ce n'est pas exploiter toutes les ressources de l'humain, de l'expression. Et donc mon rapport avec les mots, comment à partir de quel moment j'ai découvert le pouvoir de ces mots c'est très tôt en fait, très tôt quand je racontais des histoires à mes amis, j'avais à peine dix ans quelque chose comme ça. Et je voyais qu'ils attendaient que je raconte l'histoire. Je voyais qu'ils étaient passionnés par ce que je racontais et je pouvais presque dire n'importe quoi et eux ils étaient avec moi. Donc à partir de là j'ai découvert que les mots ont un pouvoir. Mais il y avait aussi deux autres événements. Mon père projetait des films dans une ancienne église et les films étaient en français. Et mes amis ne maîtrisaient pas très bien le français mais ils comprenaient les images mais à la fin du film ils venaient me voir en disant Jean-Luc raconte-nous le film. Et donc je les amenais quelque part et je racontais le film mais je changeais l'histoire parce que je n'aimais pas toujours comment le film se déroule. Donc je changeais l'histoire et je voyais qu'ils savaient que je changeais l'histoire mais ils acceptaient ce que j'étais en train de raconter. Et à partir de là je me suis dit tiens je peux peut-être écrire aussi mes propres histoires. J'ai commencé à écrire un peu dans mes cahiers, dans mes carnets. Ensuite il y a eu des événements politiques à Madagascar. Il y a eu des violences des militaires à côté de chez nous, il y avait l'université, il y avait les bruits des armes, j'ai vu des violences faites par les militaires. Et là je ne savais pas comment raconter tout ça. J'étais face à quelque chose de complètement incompréhensible pour moi pourquoi les gens se frappaient, pourquoi il y avait ces violences-là. Et écrire était quelque chose pour moi qui était très sale. J'aimais les belles choses, des choses magnifiques et écrire la violence c'était au-dessus de mes forces d'enfant. Mais en même temps je savais que les mots avaient ce pouvoir-là et donc je me suis mis à écrire mais en me cachant. Je ne montrais pas mes textes aux autres. Mais je savais qu'il y avait quelque chose parce que ce sont des mots qui me troublaient énormément alors que ce sont des mots que j'utilisais aussi tout le temps. Mais face à cette violence-là c'était impossible à supporter pour un enfant, pour l'enfant que j'étais. Voilà voilà à peu près et ça j'ai des images très très claires en fait par rapport à...
Speaker 2: I want to go back to the point of honoring your grandmother and the place of orality in your work, that central place of orality in your work. Would you say that it is that perspective...
Speaker 1: That makes multiplicity necessary or possible. And then, when did you decide to show your work? What were the circumstances that led to that transition?
Speaker 2: Pourriez-vous nous dire donc quelle est la place que la moralité prend dans votre œuvre et donc est-ce que c'est la... ça dépend de la perspective comment est-ce qu'on montre cette multiplicité en fait ?
Speaker 3: Je pars toujours de ma culture, de ma culture malgache, malgache et africaine et asiatique, dans la mesure où Madagascar est un mélange de tout cela. Et donc maintenant je développe ce travail-là en me disant je ne cherche pas mon identité, je connais mon identité mais je déploie mon identité. Il y a une grosse différence parce que très souvent il y a ce débat-là sur le fait que vous écrivez en français donc vous cherchez votre identité. Non, je ne cherche pas mon identité, je connais très bien mon identité parce que mes parents, ma grand-mère m'ont transmis cette identité-là donc je n'ai aucun problème par rapport à mon identité mais par contre je la déploie. C'est-à-dire que ce qu'on reçoit comme héritage culturel, on a le devoir de développer tout cela et on a cette joie aussi de transmettre parce que c'est une joie pour moi de transmettre la culture. Et à partir de là je fais des recherches sur ce qui constitue la culture malgache et forcément on va vers l'Asie, on va vers l'Afrique, on va vers toutes les autres cultures qui sont arrivées à Madagascar et donc c'est d'une richesse extraordinaire. Et je n'ai pas besoin en fait de tellement intellectualiser les choses en me disant qu'est-ce que je mets en place pour mes livres mais tout simplement je fais une plongée dans cette culture-là. Et cette plongée n'est pas simplement une découverte mais c'est aussi une réinvention. Je rentre dedans et je réinvente aussi ce que je trouve là-dedans parce que quelque part il y a l'envie aussi pour moi d'être un autre conteur parce que chaque conteur raconte à sa manière et réinvente le conte. Et ce qui est intéressant à ce moment-là c'est comment faire en sorte que l'oralité bascule dans l'écriture. Et ça c'est un autre travail mais peut-être qu'on en parlera un peu plus tard. Mais pour revenir à ces moments de première création, évidemment quand j'étais enfant je pensais pas que j'étais écrivain, pas du tout. J'étais juste quelqu'un qui écrivait, qui se cachait et j'ai commencé à montrer parce que ma mère, il fallait bien que j'achète les cahiers, les carnets et c'est ma mère qui achetait les carnets donc j'avais une certaine complicité avec elle et je lui montrais quelques carnets, pas tous, mais je lui montrais quand même des choses. Et bien plus tard, quand j'étais au lycée, j'avais un ami très très proche qui est un très très grand lecteur. Il lisait tout le temps tout le temps tout le temps dans la cour pendant la récréation au lieu de jouer il lit et on a commencé à développer comme cela entre nous deux une conversation autour des livres que nous avons lus et à partir de là j'ai commencé à lui montrer aussi à lui montrer mes propres textes.
Speaker 1: et les professeurs aussi à un moment donné il y a eu des professeurs qui étaient intéressés par ce que j'étais en train d'écrire et je montrais et puis au fur et à mesure quand même au fur et à mesure des violences politiques je me suis posé cette question-là je sais écrire qu'est-ce que je fais qu'est-ce que je fais de l'enfant que j'étais qui avait vu ces violences-là et qui était traumatisé qu'est-ce que je fais de cet enfant-là et donc à un moment à un moment je me suis dit je peux écrire comme il y avait des chanteurs qui pouvaient chanter moi je peux écrire donc je peux montrer et j'ai commencé à montrer à l'université en première année.
Speaker 2: So you describe yourself as a real product of your environment physical also social environment I wanted to talk about your father who like myself was a historian and I was wondering what your feelings have been towards not his work personally but towards the discipline in general in terms of capturing these experiences whether it's political repression violence where do you place that kind of work in the larger work that needs to be done in dealing with that kind of trauma that kind of human experience?
Speaker 3: Quels sont les objectifs généraux de vos écrits et votre père était historien donc quels sont vos sentiments à l'égard de cette discipline de son potentiel et de ses limites et considérez-vous que le jeu des mots est un moyen de rendre l'histoire conventionnelle plus humaine ?
Speaker 1: Ce qui est important dans le fait que mon père était historien c'est d'abord aussi un historien qui était conscient des enjeux néocoloniaux c'est-à-dire que Madagascar est indépendant en 1960 et lui il est étudiant à l'université dans ces années soixante et la manière dont on transmet l'histoire malgache était quand même marquée par l'esprit colonial sur le fait que la colonisation était un bienfait pour Madagascar et qu'on nous a donné l'indépendance et à l'époque ils parlaient très peu aussi des luttes d'indépendance or mon père quand il était adolescent il a vécu tout cela il a vu que ce n'était pas ça l'histoire qu'il était en train de vivre et pourquoi il était devenu historien justement c'est pour redonner à lui-même d'abord sa propre vision de l'histoire de l'histoire de Madagascar mais il avait des professeurs qui enfin il avait un contexte quand même où la voix des historiens malgaches n'était pas encore en place mais ce n'était pas encore une approche qui était acceptée et donc quand mon père recevait ses collègues ou recevait d'autres personnes des étudiants ou des témoins beaucoup beaucoup de témoins venaient à la maison ce n'était pas un historien classique il était déjà dans une remise en cause de cette vision de l'histoire sur Madagascar et moi j'avais vraiment conscience de cela je voyais des disputes entre lui et d'autres historiens et évidemment j'étais toujours du côté de mon père mais j'avais tout de suite confiance enfin conscience et confiance dans l'approche de mon père ce qui fait que très vite aussi quand j'ai commencé à écrire mon premier roman qui s'appelle Noro 1947 j'ai dû aussi interroger l'histoire de Madagascar qu'est-ce que ça représentait 1947 pourquoi on ne nous l'enseignait pas à l'école pourquoi on entendait que la version de l'armée française est-ce qu'on peut faire une histoire avec le discours de l'armée et donc à partir de là j'ai réinvesti les enquêtes de mon père en fait il n'a jamais pu soutenir son doctorat
Speaker 1: parce que c'était trop polémique sa manière d'envisager l'histoire malgache et puis aussi il s'est mis à faire de la politique donc il a plus ou moins abandonné le professorat mais j'ai lu sa thèse qui est toujours inédite malheureusement qui a brûlé en deux mille deux et en deux mille deux il y a eu des événements politiques aussi où mon père a été torturé la maison brûlée donc toutes les archives de mon père ont été brûlées aussi mais j'ai eu le temps de lire sa thèse et ce qui fait que je travaillais à la fois les témoignages et les archives et donc de me dire aussi je ne suis pas historien mon travail n'est pas de faire un travail d'historien mais mon travail c'est de traverser la mémoire comment les témoins transmettent cette mémoire là ou comment cette mémoire ne sort pas de la famille ne sort pas du pays pourquoi cette mémoire a du mal à s'exprimer et donc à partir de là mon travail était de donner conscience aux gens qu'il y a une histoire tout simplement d'abord première des choses il y a une histoire parce que très souvent par exemple Nicolas Sarkozy un moment qui disait que l'Afrique est en dehors de l'Histoire ou quelque chose comme cela et que c'était très étonnant d'entendre dire que votre continent n'a pas d'Histoire c'est absolument fou comme propos et donc première chose que je devais dire c'est chaque famille porte une histoire une histoire généalogique une histoire clanique une histoire aussi dans sa propre région et puis après cette région-là aussi se développe dans un pays et comment toutes ces particularités en fait tous ces individus vont de l'histoire personnelle à l'histoire régionale à l'histoire nationale et comment ensuite dans le sein de tout ce discours-là une nation se trouve aussi en face d'autres nations et ce qui était important ce que j'avais beaucoup appris des historiens et de mon père aussi c'est de me dire que l'histoire malgache n'a pas commencé avec la colonisation ça existait avant il y avait il y avait il y a cette grande question des Malgaches en disant mais nous sommes sur une île d'où venons-nous c'est tout bêtement on était là avant que les colons arrivent mais si on recule on recule on recule dans la maison même entre frères et sœurs il y en a certains qui sont noirs d'autres qui sont clairs de peau d'autres ont des cheveux lisses d'autres ont des cheveux crépus comme moi et comment ça se fait c'est la maman n'a pas trompé le papa et comment ça se fait qu'il y a tiens celui-là on peut le mettre en Inde celui-là on peut le mettre en Afrique celui-là on peut le mettre en Arabie donc l'histoire est présente dans les visages de la famille donc j'avais vraiment conscience de cela et à partir de là de me dire qu'est-ce que je compte faire avec mon écriture non je ne suis pas historien mais je peux faire prendre conscience aux gens qu'on a des histoires individuelles mais aussi une histoire nationale.
Speaker 2: As part of my research group we're very much interested in how as you said the personal history intersects with the regional history intersects with the national history and so I was wondering to what extent you consider your work maybe even your father's work as a kind of heritage work for Madagascar.
Speaker 1: I'm interested in your relationship to Madagascar. Would you say that you love Madagascar? Does Madagascar love you back? And is love even necessary as part of this heritage work of bringing out these new memories, bringing out these important histories?
Speaker 2: Je trouve aussi qu'un que vous faites un important travail sur le patrimoine dans vos écrits. Donc est-ce que vous pourriez donc nous dire dans quelle mesure vos ouvrages donc nous donnent un témoignage sur le patrimoine de Madagascar et donc quel est votre rapport au Madagascar et à son histoire et donc et diriez-vous que vous aimez Madagascar et l'amour ou peut-être le patriotisme est-il un élément nécessaire du travail sur le sur le patrimoine ?
Speaker 3: L'amour d'un pays oui bien sûr mais je pense avant même l'amour d'un pays c'est l'amour des gens. Comment quand j'observe les une personne je suis toujours émerveillé en fait par le fait que dans une personne il y a tout un roman dans une seule personne et donc on a la possibilité en tant qu'écrivain d'observer cette personne-là et cette personne développe aussi des ramifications avec d'autres. Cette personne n'est pas seule au monde et cette personne attire aussi d'autres récits, d'autres histoires. Et est-ce que c'est l'amour de cette personne ou est-ce que c'est l'amour du récit que je développe ? Il y a forcément quand vous racontez l'histoire de quelqu'un je ne dis pas que vous tombez amoureux de cette personne-là mais il y a de l'empathie pour cette personne-là et je travaille beaucoup à cet endroit-là de me dire parce que par exemple quand je marche dans la rue il y a beaucoup de gens et puis je me projette dans cinquante ans cent ans et de me dire mais toutes ces personnes-là leurs histoires vont disparaître et moi aussi mon histoire va disparaître et qu'est-ce que qu'est-ce que je fais de ça ou alors maintenant parlons de patrimoine. Il y a les patrimoines comme les bâtiments ou autres et on voit que tiens ce bâtiment par exemple ça fait cent ans que c'est là mais les gens qui sont passés là dans cette maison il y a cent ans c'est quoi leur histoire ? Et donc il y a tout cela qui vient en tête pour moi et je me dis bon moi je ne fais qu'une traversée, une traversée du temps, je ne fais qu'une traversée de la langue aussi, la langue que je parle actuellement. Peut-être que dans vingt ans trente ans ça va être une autre langue. Bien sûr ça va être toujours le français mais c'est pas du tout on ne vit pas les langues de la même manière. Et donc l'idée pour moi ce n'est pas d'écrire pour aujourd'hui. Je n'écris pas pour mes contemporains. J'écris pour un temps où je me dis il faut que ma langue dépasse l'utilisation immédiate. Il faut que j'entre dans dans l'esprit humain et cet esprit humain traverse les temps. Et je ne sais pas si j'ai réussi ou pas mais la langue contemporaine ne m'intéresse absolument pas. Et c'est pour cela qu'il y a une sorte d'invention de la langue pour moi, de me dire je dois sortir de l'utilisation contemporaine de la langue, je dois me libérer des contraintes de politique économique culturelle d'aujourd'hui pour durer un peu plus, pour transmettre un peu plus. Et le patrimoine que je défends à ce moment-là c'est la langue. C'est pas forcément un pays, ce n'est pas forcément parce que quand je voyage à Madagascar
Speaker 1: et que je pense à mon enfance, en fait les villes que j'ai traversées, la manière de vivre que que j'avais pendant l'enfance, ça n'existe plus. Avec la avec le les guerres, avec les les violences économiques, avec la pauvreté, les gens ont changé de de mentalité. Avec l'informatique, ce n'est plus du tout la même chose. Et et ce qui fait que un livre par exemple Lucarne que j'ai écrit dans les années quatre-vingts, les paysages qui sont là n'existent plus. Mais est-ce que les rapports entre les humains, ces rapports de domination, est-ce que c'est toujours là ? Quand vous dites par exemple, moi j'ai été très touché tout à l'heure quand vous dites que vous avez quitté la guerre au Nigeria et que vous reconnaissez des choses dans mon dans mes livres. Franchement, je n'ai jamais vécu la guerre comme vous vous aviez vécu. Et et et pareil aussi ma première traduction, les premières traductions de de de mes livres, c'était des Serbes, serbo-croates pendant la guerre de Yougoslavie qui ont fait les les premières traductions en disant mais tes livres parlent de chez nous. Et donc je comprenais pas en me disant mais est-ce que je décris la guerre ? Mais est-ce qu'est-ce que c'est qu'une guerre ? Et plus que des bombes qui tombent, plus que des des fusils qui tonnent, ce sont aussi les guerres entre les émotions, ce sont aussi les guerres entre les sensations des gens, ce sont des séparations des familles, ce sont des les les ruptures personnelles aussi. Ce sont tous ça et quelque part, quelque part ces thèmes-là sont très très présents dans dans mes livres. Donc voilà. Est-ce que j'aime Madagascar ? Évidemment que j'aime Madagascar. Évidemment. Mais mais ce n'est pas que ça, c'est ce n'est pas que ce n'est pas écrire à la gloire de Madagascar, ce n'est pas écrire à la gloire d'un continent, mais vraiment de de se dire qu'est-ce que nous êtres humains nous traversons dans un espace donné et qu'est-ce que nous traversons dans un temps donné et comment nous gardons notre humanité dans tout ça.
Speaker 2: I was interested in what you said about liberating yourself from the now, from today. Because at the same time, to come back to the question of bearing witness to your experience, I had the feeling that there is or you that you are carrying quite a lot of suffering, a lot of death in your work, which I can relate to based on my experience. I think a therapist may refer to this as a kind of trauma. But it seems to be, and I think you're getting into this more fundamental to who you are, it seems to be a driver to your work. So how do you make sense of how your experience has made and unmade you?
Speaker 3: Ce qui m'a vraiment fasciné, c'est ce que vous avez mentionné sur la manière dont vous vous libérez de certaines choses. Et donc par exemple aussi un thérapeute pourrait parler d'une sorte de traumatisme. Mais il semble qu'il s'agisse d'un élément fondamental de votre identité et d'un élément moteur de votre travail. Comment donnez-vous un sens à la façon dont votre expérience vous a fait ou défait ?
Speaker 1: Ce que je dois souligner d'abord, c'est que j'ai eu une enfance magnifique, mais vraiment vraiment magnifique. Et...
Speaker 1: Et l'enfant heureux que j'étais a découvert que son père pendant la colonisation était un enfant malheureux. Et donc j'ai voulu réparer ça. Très très tôt je me suis dit je vais raconter l'histoire de mon père. Je vais raconter son enfance, je vais raconter pourquoi il était un enfant malheureux et cetera parce que moi je suis heureux. Et lorsque on jouait aussi à l'extérieur, à l'école, j'avais tout, les autres n'avaient rien. J'avais des chaussures, j'avais des chaussettes, j'avais des mouchoirs. Les autres ils avaient pas des chaussures, ils avaient pas de chaussettes, ils avaient pas de mouchoirs, ils avaient le ventre très très gros parce qu'ils mangeaient pas le matin mais moi je mangeais. Donc je voyais tout ça en fait et je n'ai pas accepté cela. Donc est-ce que c'est du trauma ou est-ce que c'est de la révolte ? Je pense que c'était d'abord de la révolte plus que du trauma. Et puis au fur et à mesure de la maturité, lorsque l'écrivain prend de plus en plus d'assurance, je constate aussi que l'histoire du pays, la colonisation elle est passée par là, c'est une grosse blessure. Et on nous a toujours dit l'indépendance c'est l'indépendance cha-cha-cha en danse et cetera et cetera mais on ne parle pas du traumatisme colonial. Et à partir de là je me dis mais comment je peux parler de moi-même sans aborder ce traumatisme colonial puisque mes parents sont marqués par cela, puisque mes grands-parents sont marqués par cela, puisque le pays est marqué par cela. Et donc est-ce que les pays colonisés ont pris le temps de se dire mais qu'est-ce qui nous est arrivé et comment résoudre tout ça et comment repartir avec... en étant un peu mieux mais pas simplement d'écouter en fait le... J'ai parlé hier avec Jean-Pierre Bekolo qui est cinéaste camerounais, il dit mais la colonisation c'est comme un accident de voiture, il y a une voiture qui vous rentre dedans et il y a le chauffeur qui vous dit c'était pour votre bien. Et donc on parle, on parle du chauffeur mais on parle pas du blessé. On parle de l'accident mais on parle pas de la maison qu'on a quittée. Lorsqu'on était dans la maison on se portait bien mais maintenant est-ce qu'on était toujours accidenté ? Est-ce qu'on va toujours tourner autour de cette question de l'accident qui est l'accident de l'histoire ou qui est quelque chose qui nous est arrivé il y a quelques temps ? Et ce qui fait que il y a une sorte de double personnalité à ce moment-là pour moi. Le Malgache que je suis se reconnaît dans les blessures mais l'écrivain que je suis il voit aussi le potentiel, le potentiel d'écriture. Et donc comment allier toutes ces choses-là et à ce moment-là effectivement il y a un choix. Parce que un écrivain il peut être très cynique, il peut tout écrire. Il peut utiliser sa puissance d'écriture pour en faire juste une matière littéraire, juste quelque chose qui va percuter, qui va amener loin, qui peut faire vendre aussi les livres. Parce que pourquoi il y a eu ce choix qui est arrivé à un moment, c'est que j'ai été incité par des éditeurs à dire racontez la violence, que la violence, que la violence, que la violence. Et parce que ça ça passionne les gens, parce que c'est vendeur, parce que et cetera et cetera. Et donc le choix s'était supposé à ce moment-là vis-à-vis de moi-même : qu'est-ce que je fais de cette matière-là éthiquement ?
Speaker 1: Comment je vais me regarder en face si j'ai cette matière et que je l'exploite entre guillemets ? Et à ce moment-là, je me suis toujours rappelé de l'enfant que j'étais, c'est-à-dire cet enfant qui n'a pas trouvé les mots, qui a vu des blessures, qu'est-ce qu'il aurait fait ? Il aurait voulu consoler les personnes qui étaient blessées. Et à ce moment-là, j'ai fait effectivement ce choix de me dire mon écriture doit comporter beaucoup de lumière. Et c'est à ce moment-là que je n'ai pas du tout abandonné la poésie et que dans pratiquement même dans tous mes romans il y a toujours de la poésie. Il y a toujours des belles choses, il y a toujours à côté de toutes ces blessures, à côté de toutes ces violences-là, l'être humain aime la vie. Et je veux montrer cela en fait, qu'on veut tous vivre, on veut tous le bonheur. Mais effectivement, il y a un moment donné, c'est difficile pour certains, plus facile pour d'autres. Et l'écriture va dans ce sens-là pour moi. Voilà, c'est à peu près cela le genre de travail que je veux mener avec une conscience aiguë en fait de la technique d'écriture. Parce que c'est aussi une technique d'écriture. Et dans quelle voie j'engage ma propre technique d'écriture ? Entre l'éthique et l'esthétique, qu'est-ce que je fais ? Et là je reviens finalement dans la langue malgache, le mot 'soa' signifie à la fois esthétique et éthique. Donc dans un seul mot, il y a ces deux choses-là. J'essaie de faire une sorte de fusion comme cela de la beauté et de l'éthique.
Speaker 2: Thank you very much. It's really inspiring not just reading your work, but hearing about the motivations behind it, the thought patterns, the feelings, the obligations as well. Thank you for your time, for being here of course, and we look forward to learning more about you in the future.
Speaker 1: Merci beaucoup et merci à l'université de m'inviter ici. Je suis très content d'être là. Merci.
Speaker 2: Thank you very much for listening. Until next time.
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- Title
- Artist Jean Luc Raharimanana talks with Dr. Cassandra Mark-Thiesen
- Podcast series
-
Cluster Conversations
- Date
- May 22, 2023
Rights & access
- Extent
- 42 minutes, 55 seconds
Identifiers & sources
Further details
- Episode number
- 7
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